J’irai dormir chez les Mexicas (impressions de voyage)

Une fois passé Rio Verde, la route s’enfonce dans les montagnes luxuriantes de la Huasteca Potosina. C’est le début d’une plongée dans le Mexique profond. Seuls Dieu, le petit Jésus et la vierge de Guadalupe – omniprésents cela va de soi – se doutent de ce qui nous attend. Au creux de cette végétation envahissante, sous ce soleil de plomb où le moindre geste nous coûte, grouille un genre de cour des miracles.

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Episode 1 – Le charme de l’innocence

René est l’un des premiers à nous prendre en stop à l’arrière de son pick-up. C’est le genre de conducteur qui vous amadoue en vous offrant des bières. Pas pressés, on les siffle en séchant au vent, une fois passé l’orage d’été. Il nous parle de sa vie aux Estados Unidos, à Houston. De sa femme, de ses femmes, de sa nouvelle copine, de ses enfants qui sont déjà grands, grands comme nous. Il nous parle aussi de ce voisin, celui qui a eu 21 mioches en tout. Et avec la même épouse qui plus est ! A ce qui paraît il aurait fini par acheter un bus pour trimballer toute sa portée. La famille, c’est toute une histoire ici. Et souvent, ce n’est pas simple. La première femme de René, c’est à cause de la distance qu’elle a mis les voiles, enfin qu’elle a laissé le gouvernail à un autre, un pote à lui. Parti tenté l’aventure au Texas, René n’était pas revenu depuis plus de trois ans alors il faut bien la comprendre, dit-il. Depuis les relations sont un peu compliquées mais il y a quand même cette nouvelle copine, celle dont il nous a tant parlé ce soir. À demi ensommeillés dans la grande pièce qui fait office de salon et de chambre à coucher, on finit par comprendre que la girlfriend en question n’a que 17 ans. C’est vingt-cinq berges de moins que lui et huit de plus que son aînée. On est un peu déconcertés et cela doit se voir sur nos visages, à la lueur des bougies qui nous ont tiré de la coupure de courant. Cela doit se voir parce que René, en slip sur son lit, se bidonne comme jamais. Et le voilà qui en rajoute même une couche sur la réaction des parents de la petiote. Il y a pas à chier, il a l’air heureux.

Episode 2 – Cry-baby 

Entrer dans une cantina, une authentique, une qui suinte le pochtron et la détresse à plusieurs lieues à la ronde, c’est souvent un pari risqué pour un petit blanc en tongs. À ce jeu-là, il n’y a pas beaucoup de cartes : soit on te reçoit avec un coup de santiags au derrière, soit on te couvre de bière à 10 pesos. Ryan et moi en avons chacun trois en mains, quand l’ambiance se fait légèrement plus pesante. Les deux chicanos qui viennent de faire leur apparition suscitent visiblement le respect. Ou la crainte. Enfin quelque chose dans ce genre là. Le marcel blanc, les cicatrices, les larmes ancrées au coin des yeux, le torse, les bras, les phalanges, tous recouverts de tatouages ne laissent que peu de place au doute. Ceux là n’ont pas franchi le Rio Grande en sens inverse par nostalgie des fajitas d’antan. S’ils sont là, c’est que l’Oncle Sam les a foutu à la porte. Pourquoi ? Mieux vaut ne pas demander. D’ailleurs, mieux vaut ne pas les approcher, nous souffle l’un des habitués, accoudé au comptoir en bitume, les yeux dans sa bière. Je dois avouer qu’ils me fascinent. Ils semblent tout juste sortis de l’écran, tellement clichés, caricatures exactes du truand latino des séries télé. S’il m’est difficile de les trouver crédibles, ce n’est pas le cas du gringo avec qui je partage ma tente ces jours-ci. Là où je vois un cirque, il voit une menace tangible. Ce qui pour moi n’a trait qu’à du mauvais divertissement a pour lui l’écho des pages faits divers. Lui dans l’Ohio, moi en France, nous n’avons pas assisté jusqu’ici au même spectacle de l’information. Qu’importe, je leur cause. Ils me font marrer avec leurs Madones imprimées sur les bras, leurs codes de gangs, leurs poignées de mains incompréhensibles et leur incapacité à me répondre en espagnol. Au fond, ici non plus ils ne sont pas vraiment chez eux mais il va pourtant falloir qu’ils y restent. À cause des circonstances, me dit l’un. J’esquisse un rictus intrigué. À cause de mes actes surtout, lâche-t-il en baissant la tête. Un tout petit peu moins fier qu’avant. Au fond, ces flingueurs déportés en pleine cambrousse semblent tellement inadaptés à leur nouvel environnement qu’on en verserait presque une larme, une vraie.

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Episode 3 – Tenek, tortillas et gender studies

Genaro et sa famille vivent en marge du monde moderne à l’intérieur d’un site touristique. Chaque soir et chaque matin, ils voient débarquer quelques dizaines de curieux qui déboursent 30 pesos pour se pencher au bord du Gouffre des Hirondelles, en contrebas de leur montagne. À heure fixe, quelques deux millions de piafs entrent ou sortent du trou béant. Genaro n’y fait plus vraiment attention. La peau tannée, un t-shirt mité hérité d’une ancienne campagne électorale, il s’installe sur le pas de sa porte et sort son violon. En septembre, il aura soixante-dix piges. Sept décennies à vivre des fruits de cette terre, à cultiver le café, alors autant dire que les oiseaux il a eu le temps de les étudier avant que des fous ne décident d’organiser des descentes en rappel dans son trou. Depuis, les choses ont tout de même un peu changé. L’église a été rénovée. Une belle route de pavés rouges a été construite, à une centaine de mètres au dessus des cabanes de tôle, de planches ou de parpaings. Les travaux ont commencé le 17 octobre 2012, se souvient le bonhomme. Les ouvriers ont terminé le boulot le 22 mai 2013. Là où le temps s’écoule plus lentement, ce genre d’évènement fait date. Comme cette fois où il a pris l’autobus de cinq heures du matin pour partir à Vera Cruz parce qu’il n’y avait plus de travail ici. C’était le 12 mai 1961. Il est parti trois mois. Il se souvient encore de tout, en espagnol et en tenek, la vieille langue de ces montagnes, celle que certains jeunes ne veulent plus parler par peur d’être vus comme des arriérés par ceux de la ville. Genaro s’éponge le front et regarde le sol en terre de sa cuisine. Entre ses fils partis à Monterrey, la bouffe industrielle qui lui fait si peur et cet internet dont tout le monde parle, il sent qu’il est l’un des derniers de son espèce. À ses côtés, son épouse s’échine aux fourneaux. Dans leurs casseroles les frijoles commencent à bouillir. La vieille dame a déjà passé sa journée à vendre des maracuyas aux touristes, elle aurait bien besoin d’un peu de renfort mais Genaro ne bouge pas. Si les choses changent inexorablement, chacun s’évertue pourtant à rester à sa place. Un faux pas et la sanction sociale tombe. Ce soir-là, c’est de la bouche de Naydeli, leur petite fille de 8 ans, que je l’apprends lorsque je commence à pétrir le mélange de farine de maïs et d’eau. C’est une femme !, crie-t-elle à tue-tête. C’est une femme, regardez, il fait des tortillas comme les femmes !

Por la carretera…

Au coin d’un poêle, dans un rancho ou au bord d’une rivière infestée de mexicains en vacances occupés à bouffer des tacos toute la sainte journée, on en apprend beaucoup à observer les moeurs des autres. On est critiques, bien sûr. Surpris, étonnés, choqués parfois quand on a du mal à se défaire de nos a priori de conquistadores. On a surtout envie de continuer sur cette route, de perdre encore des heures à suer le pouce en l’air en se disant que le prochain pick-up va s’arrêter, que ce sera le bon, qu’il va nous ouvrir lui aussi une petite porte vers ce monde que l’on découvre, que l’on ne comprend pas toujours mais qui nous réconforte. Parce que c’est ça l’objectif, au fond : retrouver un peu foi en l’humanité, se rassurer en se disant qu’il y a encore des tas de gens prêts à tendre la main, à filer un coin de gazon pour la nuit, à partager leur gastronomie riche à nous en faire éclater la panse. Et ce même dans ce pays pourri par la propagande de la peur, où la guerre contre les cartels est devenue la guerre de tous contre tous. Enfin, ça, c’est encore une autre histoire.

 

Photos/ Ryan Boston

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