Mois: septembre 2014

Les dames de la cantine

3

SCÈNE PREMIÈRE

Julia touille lentement son café au lait, sans vraiment y prêter attention. Du bout de sa cuillère, la petite cuisinière dessine d’interminables cercles au fond de sa tasse. Le geste est répétitif, le regard fixé au loin. Ses lèvres légèrement entrouvertes témoignent de la tension qui l’étreint en ces minutes décisives. Il est 16h 32 et l’inspecteur de police en redingote est formel, la jeune Sofia a pris la poudre d’escampette direction Acapulco avec un homme plus âgé qu’elle. Ses parents semblent dévastés derrière leurs nombreuses couches de maquillage. Zoom. Plan serré sur les yeux du père. Dézoom. La mère vient de se jeter à terre. Elle implore la Vierge de Guadalupe de lui venir en aide.

Au Mexique, la telenovela est un rituel quotidien auquel s’adonnent des millions de fidèles. Leur passion est aussi grande que les ficelles sont grosses. Dans la cuisine où Julia oublie consciencieusement de boire son café, seul le bruit de la pluie frappant le toit de tôle vient troubler le silence. Une demie douzaine de mères de familles ont les yeux rivés sur le téléviseur lorsqu’un chuintement strident se fait entendre au loin. Ya viene el tren !, s’écrit Lupe, le train arrive. Le charme est rompu et les voilà qui reviennent à la vie. Qu’importe désormais que l’imprudente Sofia ne finisse démembrée sur une plage de la côte Pacifique.

Elles sont passées du zéro au cent en une poignée de secondes et se précipitent déjà en direction de la voie ferrée, à une centaine de mètres derrière la maison. La plupart ont attrapé au vol une cagette pleine de grands sacs blancs, une autre se charge de la brouette aux bouteilles d’eau. Lorsque les retardataires déboulent à hauteur du passage à niveau, la locomotive vient de passer. Les pieds plantés dans une flaque d’eau, Lupe fait signe que « non » de la main. Fausse alerte. Il n’y a pas de migrants à bord, le machiniste le lui a dit. Et pour cause, deux fédéraux sont disséminés entre les dizaines de wagons siglés Cemex ou Pemex, du nom des compagnies nationales de ciment et de pétrole. Les agents saluent de la main en passant. Les patronas leur rendent la politesse puis tournent les talons.

(suite…)

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