Mois: novembre 2014

De la résignation à la colère

"Je pense donc ils me font disparaître"

« Je pense donc ils me font disparaître »

En serbe, « merci » se dit hvala. C’est tack à Stockholm et teşekkürler à Istanbul. Voyager permet d’étoffer son vocabulaire. On apprend à saluer, à demander son chemin, à négocier un prix. À chanter la sérénade, parfois. Au Mexique, le baroudeur intègre rapidement deux petits vocables : tope et retèn.

Le premier désigne les ralentisseurs qui pullulent à travers le pays. Invisibles, démesurés, dangereux, ils sont l’angoisse des automobilistes en goguette et le symbole de l’avidité des dirigeants locaux. Si le tope se tapit si bien à la sortie d’un virage, ciment gris sur asphalte grise, c’est que l’argent prévu pour le peindre dort encore dans la poche de l’entrepreneur ou dans celle du maire.

Le retèn est à la fois plus subtil et plus vicieux. C’est avec la guerre contre la drogue du président Calderón que ces barrages de police ont commencé à germer sur tout le territoire. Ils sont désormais un passage obligé à l’entrée des villes, à la sortie d’un État ou tout bonnement au milieu d’une route peu fréquentée. D’un retèn à l’autre, les visages changent mais la même pièce se joue éternellement : comédie sécuritaire en trois actes. D’abord, le conducteur s’approche au pas. D’un regard il se soumet à l’autorité aléatoire de l’agent qui sue dans son gilet pare-balles, matraque, taser et munitions à la ceinture, fusil d’assaut en bandoulière. Le subordonné examine alors le véhicule d’un rapide coup d’oeil. Vient ensuite la délivrance ou le début de l’humiliation. Il suffit de peu pour basculer de l’un à l’autre. Une voiture trop neuve, une jeune femme trop seule, une peau trop blanche ou trop tannée et le képi indique immédiatement le bas-côté.

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