De la résignation à la colère

"Je pense donc ils me font disparaître"

« Je pense donc ils me font disparaître »

En serbe, « merci » se dit hvala. C’est tack à Stockholm et teşekkürler à Istanbul. Voyager permet d’étoffer son vocabulaire. On apprend à saluer, à demander son chemin, à négocier un prix. À chanter la sérénade, parfois. Au Mexique, le baroudeur intègre rapidement deux petits vocables : tope et retèn.

Le premier désigne les ralentisseurs qui pullulent à travers le pays. Invisibles, démesurés, dangereux, ils sont l’angoisse des automobilistes en goguette et le symbole de l’avidité des dirigeants locaux. Si le tope se tapit si bien à la sortie d’un virage, ciment gris sur asphalte grise, c’est que l’argent prévu pour le peindre dort encore dans la poche de l’entrepreneur ou dans celle du maire.

Le retèn est à la fois plus subtil et plus vicieux. C’est avec la guerre contre la drogue du président Calderón que ces barrages de police ont commencé à germer sur tout le territoire. Ils sont désormais un passage obligé à l’entrée des villes, à la sortie d’un État ou tout bonnement au milieu d’une route peu fréquentée. D’un retèn à l’autre, les visages changent mais la même pièce se joue éternellement : comédie sécuritaire en trois actes. D’abord, le conducteur s’approche au pas. D’un regard il se soumet à l’autorité aléatoire de l’agent qui sue dans son gilet pare-balles, matraque, taser et munitions à la ceinture, fusil d’assaut en bandoulière. Le subordonné examine alors le véhicule d’un rapide coup d’oeil. Vient ensuite la délivrance ou le début de l’humiliation. Il suffit de peu pour basculer de l’un à l’autre. Une voiture trop neuve, une jeune femme trop seule, une peau trop blanche ou trop tannée et le képi indique immédiatement le bas-côté.

Antécédents

Un autre mot que les mexicains disent souvent, c’est la Ley, la Loi. Ils l’emploient entre autre pour qualifier les forces de l’ordre. Cuidado, ya viene la Ley ! peut-on entendre par exemple, la Loi arrive ! L’ironie est cinglante tant celle-ci semble bafouée, méprisée, détournée, par ceux-là même qui ont reçu mandat de la faire appliquer. Ou bien l’expression suggère-t-elle la prépondérance d’une autre loi, celle du plus fort, celle de la jungle. Le touriste qui s’attarde sur ce sol brûlant en acquiert nécessairement les rudiments. Et son coeur de s’emballer, sa poitrine de tambouriner, à l’approche de l’énième retèn se dressant sur sa route.

Ici, il le sait, marcher avec un sac à dos dans les rues commerçantes d’une bourgade sans charme, c’est être suspect, devoir justifier ses intentions et voir toutes ses affaires étalées sur le trottoir.

Ici, des comprimés contre la diarrhée sont une pièce à conviction.

Ici, avouer à un douanier que l’on est journaliste c’est attendre un quart d’heure l’aval de son supérieur pour pouvoir entrer sur le territoire.

Ici, les policiers municipaux ont la main verte, qui font pousser des sachets d’herbe à l’ombre des campeurs et leur promettent la paille humide du cachot.

Ici, conduire sans assurance et en excès de vitesse, c’est devoir glisser deux billets dans la paume de l’agent pa’ los cafés y la Coca-Cola, comme un pourboire pour service rendu.

Ici, une bière suffit a être officiellement en état d’ébriété et donc dans l’impossibilité de faire valoir son droit même après une tentative d’agression.

Ici, il arrive que des enfants en poussette subissent une fouille au corps s’ils veulent voir le chef de l’Etat d’un peu trop près un soir de fête nationale.

Ici, appeler la police suite à un cambriolage c’est avertir les voleurs de ce qu’ils ont oublié.

Ici, l’innocence n’est pas une donnée. Elle se fait et se défait au gré des circonstances et des intérêts.

Ici, la culpabilité n’est pas un mal incurable. Elle se monnaye aisément. Elle se dissout dans l’argent.

Nos faltan 43

Ces histoires vécues, ces réflexions entendues ne sont rien en comparaison de celles que l’on peut lire ces jours-ci dans les colonnes de la presse internationale. Elles peuvent paraître anecdotiques voire irritantes. A quoi bon, il est vrai, s’attarder sur les désillusions de touristes en mal de laisser-passer colonialistes quand le pouvoir se vautre dans le sang des manifestants ? Parce que ce sont là les prémices et l’aboutissement d’une même logique politique. Les violations de grandes ampleurs ne sont rendues possibles que par cet incessant travail de sape, consciencieux et efficace. La corruption, les vexations, l’arbitraire quotidiens ont l’immense mérite de la discrétion. Ils trouvent rarement écho au delà des frontières mais instillent lentement la crainte, la soumission dans l’esprit des citoyens, ce terreau propice aux exactions de masse.
Le drame survenu dans la ville d’Iguala en est un exemple tragique. L’arrestation et la séquestration suivies du probable meurtre de quarante-trois futurs enseignants a soulevé l’indignation. En sus de la cruauté des commanditaires, c’est leur sentiment d’impunité qui a révolté le pays. Des donneurs d’ordres politiques aux hommes de mains des cartels, personne n’a été dérangé par la démesure de cette réaction face à quelques centaines d’étudiants menaçant la tenue d’une réunion électorale. Les élites du narcoestado sont à ce point convaincues de leur toute-puissance qu’elles pensent pouvoir éliminer leurs opposants sans risquer leurs positions. Et de fait, elles le peuvent. Les recherches entreprises dans l’État de Guerrero ont exhumé plusieurs fosses communes n’ayant aucun rapport avec les affrontements de la fin septembre. Iguala n’est pas une exception, ce n’est que l’expression visible d’une pratique courante.

Les flammes devant le Palacio Nacional, le 8 novembre. Photo : David Montaño

Les flammes devant le Palacio Nacional, le 8 novembre. Photo : David Montaño

La dictadura perfecta

Il y a donc l’impunité. Totale, quasiment garantie par l’ordre des choses, elle décuple la marge de manœuvre des puissants. Ce n’est pas un sentiment diffus mais une réalité. Elle ne suffit cependant pas à tout expliquer. Un tel déchaînement de violence suggère également une autre conviction de la part de ses auteurs : celle d’agir au sein d’une société apathique, comme anesthésiée, mise à terre par près de deux décennies de terreur. Une société vaincue.

Cette réflexion est partiellement légitime. La peur comme seul mode de gouvernance a laissé des séquelles. Peur des cartels, peur du crime organisé sous toutes ses formes, peur des paramilitaires à la solde des caciques locaux, peur des autorités, des dénonciations, des féminicides jamais élucidés, des « disparitions forcées » selon l’euphémisme devenu familier. Peur également de perdre sa terre ou son emploi depuis la signature il y a vingt ans de l’accord de libre-échange désastreux qui a converti ce pays en laboratoire du néo-libéralisme.

Face à un tel constat, il ne peut y avoir d’excuses conjoncturelles, d’explications politiciennes. Les régimes successifs ont tous mené au Mexique une guerre de basse intensité. Leurs cibles témoignent d’une indéniable détermination. Qu’il s’agisse de pauvres, d’indigènes, de femmes, de migrants, d’étudiants, de militants voire d’individus ayant le malheur de cumuler plusieurs de ces tares, les victimes sont toujours de ces grains de sable qui perturbent la machine capitaliste.

On a lu ou écrit que ce pays était gangréné par toutes sortes de calamités : la violence, la corruption, la collusion entre ses élites dirigeantes et les maîtres du trafic. Rien n’a été fait pour stopper cette nécrose. Les mots sont crus mais l’analogie nécessaire : une partie de la société mexicaine est aujourd’hui en état de putréfaction. L’individualisme y règne sans partage, le profit est sa seule boussole et elle n’admet de loisirs que sous les néons livides des centres commerciaux. Cette classe-là et ceux qui aspirent à en être regardent la solidarité ou la contestation comme des reliques obsolètes héritées du siècle passé. Ils ont l’arrogance de ceux qui profitent – ou espèrent profiter – du délitement du collectif.

La peur comme moteur

La disparition des compañeros de l’école normale d’Ayotzinapa est le fruit gâté de ce contexte précis. Leurs bourreaux ont agi avec l’assurance que personne n’oserait se lever contre eux, ni la justice, ni le peuple. Le gouvernement les suit depuis avec le même aveuglement. Le Président, un temps muet sur le sujet, menace désormais d’employer la force contre les manifestants qu’il traite de vandales. Le feu est aux portes de son palais et il persiste à croire que le calme reviendra. L’attitude de son procureur général de la République est elle aussi édifiante. Ya me cansé ! a récemment lancé l’équivalent local du ministre de la justice pour couper court aux questions des journalistes. Il n’en pouvait plus, il était épuisé. Marre de ce dossier qui refuse d’être classé ! Reste que ce n’était pas la manière la plus adroite de clore une conférence de presse où il venait d’assurer que les étudiants avaient été abattus à la chaîne dans une déchetterie, leurs dépouilles incinérées, démembrées, avant d’être jetées à l’eau ou aux ordures.

Sa bévue est depuis devenue un mot d’ordre. Elle a fait sauter le couvercle et tomber les tabous. Ya me cansé del miedo, je suis fatigué de la peur, a peint un inconnu sur les murs du ministère de la justice. Ayotzinapa ne sera donc pas cette victoire finale de la résignation sur la colère. Pour beaucoup, au contraire, le moment est venu renverser la vapeur. Des dizaines de milliers de personnes ont repris possession de leurs rues. Et elles ne réclament plus seulement la vérité, la justice et le retour en vie des quarante-trois jeunes dont les visages fleurissent sur tous les murs. Elles refusent tout simplement d’être dupes, de vivre enfermées par crainte des malandros, les bandits, de s’accoutumer aux disparitions et aux fosses communes, de n’exister qu’à travers son pouvoir d’achat et de ne communier qu’autour d’une équipe de football. Ce que rejettent ces Mexicains, c’est le cortège funèbre que traîne derrière elle la société de consommation. Certes, ils sont loin d’être la majorité mais les racines de leur rage sont si profondes qu’ils ne rentreront pas chez eux les mains vides. « Ils ont voulu nous enterrer mais ils ne savaient pas que nous étions des graines », préviennent les affiches.

Ministère de la justice, Mexico.

Ministère de la justice, Mexico.

Pendant ce temps, très loin de Vera Cruz…

Un peuple du Sud qui se lève et tente de sortir de sa torpeur, cela inquiète les diplomaties occidentales. Elles regardent d’un œil suspect ce réveil tardif qui met en péril leurs implantations économiques. Peut-être regrette-t-on à Paris d’avoir épinglé au revers de la veste du président honni les plus hautes décorations de la République. Ou alors est-ce la création d’une gendarmería sur le modèle français qui gêne maintenant aux entournures. Comme au Qatar ou en Tunisie, la France sait faire profiter ses amis de son savoir-faire en la matière. C’est qu’il faut bien sécuriser les lieux de villégiatures ! Depuis quelques semaines, le quai d’Orsay déconseille formellement de mettre un pied au Guerrero à l’exception notable de ses stations balnéaires accessibles par avion. Rien de pire qu’une révolution pour vider les hôtels de luxe avec vue sur la mer qui ont fait le succès du Mexique et la fortune de ses élites.

Pour le baroudeur, en revanche, la révolte est une aubaine. Le temps s’accélère. Les marches s’enchaînent. Les barricades se dressent à l’entrée des universités. Les proches des victimes battent la campagne en de longues caravanes. Et chaque jour, ils sèment sur leurs routes des mots oubliés, ceux que l’on a voulu taire et qui se sont mués en armes face à la violence de l’Etat. Alors aux côtés des retén et autres topes aux couleurs blafardes, le voyageur curieux ajoute bientôt à son vocabulaire la rabia, la dignidad, la esperanza et des ribambelles d’autres mots lumineux qui se scandent enfin à pleine gorge et ne se chuchotent plus.

¡ Vivos se los llevaron, vivos los queremos !

 

Photos/ medios libres

Liens/
Gouverner par la mort, résumé détaillé des événements d’Iguala par John Gibler chez Jef Klak.
• Sur les feminicides, l’impunité et le rôle décisif du Mexique dans l’avancée du néolibéralisme, cette enquête de l’anthropologue Jules Falquet.
La dictadura perfecta (IMDb), titre du dernier film satirique de Luis Estrada, l’un des rares réalisateurs mexicains à critiquer ouvertement les politiques.
Pendant ce temps à Vera Cruz…

 

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2 commentaires

  1. Ma compagne édite ce journal avec deux autres capricieux à Monterrey, ça peut t’intéresser. IL s’agit de chroniques narratives (e journalisme infra réaliste né en pleine guerre à la frontière) traitant de la reconstruction du tissus social « après » (?) la guerre lancèe par Obama et Calderon: http://elbarrioantiguo.com/

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    1. Merci beaucoup Emi, pour les compliments, pour le lien (je vais y jeter un oeil de ce pas et pour avoir partagé le blog ! Vive les beatniks modernes !

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