La fièvre jaune m’emportera

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Texte écrit pour les branché(e)s de Tafmag.com

Du haut de mon mètre quatre-vingt sept je contemple mes orteils immergés et me dis que le bonheur n’est souvent qu’une question de cadrage. Le sable est blanc, l’eau cristalline, légèrement turquoise. A quelques pas, son bleu devient plus profond, presque électrique. C’est là que les pélicans planent à l’affût d’un festin. J’admire leur ballet nonchalant, me fixe dessus pour maintenir le vide autour de moi. Surtout ne pas bouger, ne pas tourner la tête, continuer de se mentir pour croire au doux songe d’une plage virginale de la mer des Caraïbes. Quelque chose me frôle la cuisse. Le mensonge s’effrite. Je suis du regard la lente dérive de cet emballage de bouffe industrielle et me reprend en pleine gueule la façade délabrée du Coco Bongo, son balcon qui s’écroule, ses feuilles d’aluminium plaquées sur les vitres côté mer pour maintenir dans la pénombre la plus grande discothèque de Punta Cancùn. Un monstre de bitume dressé à la gloire du spring break et de ses hordes d’étudiants américains abreuvés de tequila qui partent chaque nuit à la conquête de nouvelles maladies vénériennes. Ils ne verront du Mexique que ce Las Vegas en carton-pâte où des chômeurs se travestissent en dignitaires mayas pour distraire les passants.

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La nuit est tombée. Étendu sur des draps trempés, je sue comme un porc sans même savoir pourquoi. Est-ce la moiteur de l’air qui m’assomme ou ce retour de fièvre jaune qui me tyrannise depuis que j’ai quitté Paris ? Quelle saloperie ! Je maudis Louis Pasteur et tous les génies responsables de ce vaccin qui me retient dans cette ville infernale. Dans tous mes membres courbaturés grouille cette envie de reprendre la route. Le vrai Mexique, celui qui transpire des récits d’aventures de Traven et des murales de Rivera, celui qui brillait dans les yeux des républicains espagnols en quête d’asile au lendemain de la guerre civile, ce Mexique-là est tout près, à portée de main. Il se cache dans les déserts de cactus du Nord, dans les rivières du Chiapas, sur ces longues plages balayées depuis toujours par des vents insensés à l’endroit où la terre se rétrécit comme le goulot d’un entonnoir. Je le sais, je l’ai vu, j’ai reniflé ses odeurs et je m’en suis imprégné. Je connais la route, elle file loin des cités chaotiques où s’entassent les pauvres par millions avec leurs rêves de survie et de consommation permanente. C’est ce Mexique-là que je suis venu retrouver. Le seul pays surréaliste par essence pour André Breton, le seul qui m’ait décidé à tout plaquer.

Depuis des mois, les mêmes images me tapissent le crâne, résurgences d’un premier voyage. Il y a ce type avec une longue barbe de gourou qui préside une cérémonie du cacao. Je ne saurais dire si je le trouve spirituel ou ridicule avec ses colliers de coquillages et son inaltérable béatitude. Il y a ce vieil alcoolique en treillis militaire qui se prend pour le chef du désert et cueille d’une main calleuse le cactus sacré des Indiens huicholes. Il me tend la petite plante avec un mélange de respect et d’appréhension. Et ces aztèques en short de bain qui veulent m’enseigner la vieille langue des mexicas avant que je n’entre dans le cercle rituel. Ils portent sur le torse des cicatrices boursouflées, leur sang un jour offert à la terre-mère en signe de dévotion. Les souvenirs sont entremêlés. Les couleurs contrastées. Plus loin, j’entre au galop dans l’église en ruine d’une ville minière devenue fantôme. Ma monture se cabre, je mime deux coups de carabine et rajuste mes cartouchières. Je suis Zapata. Je suis Pancho Villa. Je suis la révolution mexicaine à moi tout seul et je triomphe d’une bande de prélats atterrés qui étreignent de leurs petits doigts potelés des crucifix inutiles. J’ai gobé tellement de paracétamol durant les soixante-douze dernières heures que je ne sais plus si j’ai vraiment vécu toutes ces histoires ou si ce sont celles d’Oscar Acosta, le bison brun dont les mémoires de gros avocat chicano ont peuplé mes nuits avant ce nouveau départ.

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Ce que je sais en revanche, c’est qu’il y a de la vie loin derrière ces décors en contre-plaqué où l’on accueille pour la quinzaine les touristes en batterie. Ici, l’air devient irrespirable. Même le cafard qui gratte à l’intérieur de la plinthe semble m’intimer l’ordre de foutre le camp tant qu’il est encore temps. Peut-être a-t-il compris lui aussi ce qui ne tourne pas rond ? Une plaquette de médocs en plus et je pourrais bien lui demander son avis. Et lui qui charrie la sagesse ancestrale de générations successives de cucarachas me raconterait sûrement comment ce pays est devenu le terrain d’affrontement du Bien et du Mal. Il m’expliquerait comment les villages de pêcheurs qu’a connu mon père sont devenus d’affreuses stations balnéaires et pourquoi il faut les fuir comme la peste. Avec un peu de veine, si c’est un cafard philosophe, il me dirait enfin que même quand tous les sentiers ont été battus, qu’ils ont été balisés puis goudronnés avant de devenir des routes à péage, il reste toujours des interstices dans lesquelles se glisser. Sur quoi je lui rétorquerais qu’il est bien aimable mais que dans ce coin du monde, les chemins de traverse ont sale réputation, que l’on finit parfois par y perdre la tête et la voir rouler dans le fossé assez loin de son axe initial. A ce stade, mon interlocuteur quitterait les lieux effrayé par la peur qui me ronge et l’arrivée d’une señorita en tablier à fleurs venue changer les draps. Je serais de nouveau seul, prostré, à la recherche d’une explication plausible pour m’être endormi à quatre pattes au pied du lit, la tête collée contre le mur.

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La vérité, c’est qu’au Mexique comme ailleurs, il n’y a pas grand chose à tirer d’une blatte ayant passé sa vie à ramper dans les canalisations d’un hôtel miteux sans trouver la lumière. Et même si c’était le cas, il me faudrait un peu mieux que des cachetons pour la migraine avant d’établir un semblant de dialogue. Je vais donc devoir me démerder solo : me remettre d’aplomb et déguerpir, prendre les voies en sens inverse, tourner le dos à la barbarie pavillonnaire et son apanage de centre de vacances. Plage, pyramide, plage, ville coloniale, pyramides. Vous reprendrez bien un petit musée ? Au diable ! Je ne me suis pas extirpé de la torpeur parisienne pour me farcir la liste longue comme le bras des curiosités touristiques de la région. Si le bonheur est une question de cadrage, je préfère essayer de regarder hors-champ. Cap sur les grands espaces, bordel ! Du fond de cette nuit suffocante je sais qu’il ne reste qu’une seule question à trancher. Dans quelle direction ? Le Nord où m’attend la route, celle des beatniks, de Kerouac, de London, avec ses trains de marchandises et ses hobos hirsutes ? Le Sud et je m’enfonce dans les latitudes tropicales vers l’exubérance psychédélique des chamans à la peau brune ? Qu’importe, demain je partirai. Je partirai quoi qu’il arrive pour ne pas finir par causer aux cafards.

 

Photos/ Kodak jetable

Lien/
• Les deux bouquins d’Oscar Zeta Acosta sont dispo en français chez les jolies éditions Tusitala. Foncez dessus !

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