Sur le pouce #3 – Vos cauchemars sont nos rêves

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Trente mille kilomètres dans vos bagnoles, ça en fait un paquet d’histoires. Tentative d’analyse gonzo de l’autostop. Troisième volet.

Jésus m’a offert deux bouteilles de pinard. Et du bon, en plus, du La Rioja de la fin du siècle dernier. Il n’avait pas encore trente-trois piges et était déjà pansu comme un bonze. Ses joues rondes remontant jusqu’au dessous des paupières lui faisaient de petits yeux rieurs. Il avait l’air heureux Jésus et nous, on ne l’a même pas vu arriver. La déprime nous avait cloués au sol, ma coéquipière et moi, un bout de carton entre les mains et la mine défaite. C’était un de ces moments où tu n’y crois plus du tout. T’as fini de sourire aux auto comme un débile, fini de chanter, fini de danser en espérant que ça plaide en ta faveur. T’as même fini de faire des ricochets dans les panneaux directionnels pour évacuer ta rancoeur. Dans une bédé, on te dessinerait avec un nuage gris au-dessus de la tête pour rendre au mieux ton état d’esprit. Et puis soudain Vamos a Salamanca !, l’aventure commence.

Ce Jésus était un être pragmatique. À peine les ceintures bouclées, il s’est vanté J’aime beaucoup trop la fumette pour passer le permis, tout en cramant la mèche d’un barreau de chaise, le genre à liquider les neurones par paquet de dix. Les trois heures d’autopista s’annonçaient joviales. Après une bonne journée de merde à cumuler les stops de quinze bornes, notre horizon venait de s’éclaircir à l’approche du crépuscule. C’est alors qu’Ana – petite amie et accessoirement chauffeuse attitrée de notre gros bonhomme – a décoché la fameuse question : et vous comptez dormir où muchachos ? Camping sauvage, station service, aire de pique-nique, rond-point. Les cartes qu’on avait en mains étaient aussi réjouissantes les unes que les autres. Ça a du leur faire peur ou pitié et nos hôtes ont proposé d’étendre le champ de leur générosité de la banquette arrière au clic-clac du salon. J’ai d’abord trouvé ça louche. On ne se relève pas si facilement d’une éducation fondée sur la méfiance. Je croyais flairer le coup fourré mais j’ai fini par baisser la garde.

Avant cela, je n’avais stoppé qu’à domicile. Ma science courrait sur une trentaine de kilomètres entre mon bled et l’université. J’avais pris l’habitude de tendre le doigt pour pallier les aléas du transport public. Niveau expérience, c’était assez réduit. Mon plus beau coup ? Être arrivé à l’heure un matin grâce à mon prof d’histoire du lycée, le même qui m’avait conspué trois années durant pour mon manque de ponctualité.

Salamanque avait donc été ma grande première. Un déflorement cinq étoiles. Le gîte, le couvert et l’ivresse en prime. En remontant en voiture quelques semaines plus tard, j’espérais secrètement que l’histoire se répète à chaque étape. Mon routier espagnol avait le cœur sur la main et répétait tous les quarts d’heure Oh Dios mio, tes parents doivent mourir d’inquiétude. Mais les bonnes âmes n’ont pas toujours les moyens de leurs ambitions. En arrivant en pleine nuit dans la banlieue de Lisbonne, la couchette de secours cassée, il n’avait à m’offrir que de dresser mon campement devant sa cabine. Vous seriez surpris d’apprendre comme le bitume sait se faire tendre aux corps éreintés. Le coup de klaxon dans la gueule, en revanche, est une manière assez brutale d’être réveillé. D’autant que tous les décors ne se valent pas. Après avoir cru qu’une fanfare astiquait ses cuivres sous l’auvent de ma tente, j’ai risqué une tête à l’extérieur : un semi-remorque sur ma droite, son jumeau sur ma gauche et, entre ces deux pachydermes inertes, la vue plongeante sur une zone industrielle, le blanc des cheminées fétides éclatant déjà dans les premières lueurs du jour. Imprenable.

C’était le premier d’une longue liste d’hébergements d’urgence entre bancs publics et hôtels de passe, lits miteux, camping sauvage et plages paradisiaques où le sommeil n’est jamais qu’à demi, entre le ressac de la mer et les jappements des clébards. Ne pas savoir où dormir est une angoisse lumineuse. On avale les kilomètres comme pris d’une soudaine boulimie. Le jour s’enfuit. Au bout du chemin, on entre dans cette ville dont on ne connaît que le nom, à l’heure où seuls les grillons et les ivrognes tiennent encore tête à lune. Qu’on y trouve une main tendue ou un coup de pied au cul, il faudra passer la nuit. Le stop réduit momentanément nos besoins aux fonctions élémentaires : avancer, manger, dormir. Il réveille l’instinct, noie l’ego sous des considérations bassement animales. C’est obscène, me criez-vous, cette façon de feinter le dénuement, de magnifier la rue quand tant d’autres y crèvent à petit feu. Ça t’a fait bander d’être dans la dèche ? Je me suis senti vivant, ouais.

À vingt piges, je ne savais rien. J’avais peur de rester dans le rang comme d’autres ont peur d’en sortir. Grandir, vieillir, mourir dans une banlieue pavillonnaire à sucer l’os de mon ennui jusqu’à la moelle. Il me fallait m’échapper à tout prix. Foutre le camp. Un nihilisme d’adolescent trop bien couvé, même pas assez dans le froc pour faire une fugue. Allez, jette-toi hors du nid mauviette qu’on voit un peu comment tu te ramasses ! Le stop m’a conduit vers les marges. Il m’a expulsé loin de ma zone de confort. Quand on passe sa journée à gratter les kilomètres ce n’est pas pour se payer un Relai et château sur la ligne d’arrivée. Alors on se frotte à l’errance. On apprend à marcher sur les lignes de crêtes avec tous les bizarres, les pas normaux, les un peu bancals comme guides de haute montagne.

Je repense à toi, mon pote. Ça fait six ans que je me demande où s’est arrêté ton voyage. T’es quand même pas rentré à Johannesburg sur ton vélo pourri ? On s’est croisés à Sète, tu te souviens ? Je faisais un crochet sur ma route pour un coup de chapeau à l’oncle Georges, toi tu fuyais la grisaille belge, des rêves plein la tête ; le Maroc, la Mauritanie, longer les côtes, revoir ton Congo natal, mendier vingt balles avant le samedi suivant pour te payer l’entrée d’un festival de reggae. Et puis au bout, l’Afrique du sud à la force des mollets. Je n’ai pas appris un milliard de choses ce soir-là mais je crois qu’il y a eu du bris de glace. Au diable la honte, la peur, les flics, je crèche dehors si ça me chante ! Mes dernières réticences, mes états d’âme de petit-bourgeois, je les ai enterrés sur cette plage de sable gris. L’aube a fait le reste. L’image de ce lever de soleil méditerranéen devait me hanter pendant longtemps. Ce serait ma relique, celle que je chérirai en mon for intérieur comme les illuminés s’accrochent à la certitude d’un au-delà.  Sous les pluies battantes ou les postillons du petit chef écarlate, j’aurais désormais mon refuge. Cet instant, inaltérable persistance rétinienne, se ferait bientôt la promesse d’une évasion certaine. Quand je serai grand, je vivrai à la belle étoile.

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