Mois: novembre 2015

Une semaine après la guerre

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C’est arrivé comme un changement d’année, à minuit pile. Pour ceux qui, comme moi, étaient alors rivés sur leurs radios, il y a même eu un compte à rebours. Le Président allait parler, il était en passe de parler, il s’apprêtait à commencer à parler et puis voilà, il a parlé. Et tout d’un coup nous étions en guerre. Tous. Les salopards qui fusillaient encore au Bataclan à ce moment-là et ceux qui se lançaient à l’assaut de la salle de spectacle, bien sûr. Mais pas seulement. Nous étions tous en guerre. Lui dans son petit costume noir, moi, avachi dans mon fauteuil, une bouteille de rouge à la main et puis vous tous, ceux qui dormaient et ceux qui veillaient, ceux qui pleuraient leurs proches et ceux qui, hébétés sur un trottoir parisien regardaient le bal des gyrophares dans la nuit : tous ensemble, nous sommes entrés en guerre.

Depuis l’annonce est répétée à longueur d’ondes. Les chefs de guerre sont sur le pied de guerre et ils informent les citoyens du changement fondamental survenu durant cette nuit tellement plus noire que les autres. C’est la nature même de notre situation collective qui aurait été bouleversée. Il y a pourtant peu de chance pour que les historiens du futur ne situent le début de quelque guerre que ce soit en ce 13 novembre 2015. Car que s’est-il passé au juste ? Les suppositions sont devenues réalité, les menaces des actes. Et une poignée de vivants – toujours trop grande, toujours surnuméraire – des morts. C’est tragique. C’est dégueulasse. Chaque vie dérobée de la sorte, quel qu’en soit le motif, est une insulte faite à l’humanité. Est-ce pour autant une surprise ? L’observateur assidu peut être choqué, révulsé par ce déchaînement de violence et par l’abîme vers lequel se dirige le monde aujourd’hui. Il ne peut pas en revanche être surpris. C’est impossible. D’autres l’ont expliqué mieux que je ne saurais le faire mais je ne crois pas qu’il faille être un cador de l’antiterrorisme ou un ancien otage pour avoir vu arriver ces attaques[1]. D’où je conclus que les décisions et politiques mises en branle depuis vendredi ne sont pas le fruit d’une réactivité, d’une gestion de crise, d’une adaptabilité remarquables de la part de nos gouvernants. Et ce n’est pas être conspirationniste que de le croire. Cette menace était réelle et connue, il serait incongru d’imaginer que le scénario qui se déroule à présent n’a pas été pensé en amont. On ne déclare pas la guerre à la légère ou sous l’effet de l’émotion et de la colère. On ne s’engage pas seul dans une rhétorique belliciste lorsque l’on dirige un État.

(suite…)

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