Le gendarme et le désert nucléaire

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Les faits relatés ici sont vrais. Par prudence – ce dossier étant désormais entre les mains de la justice – certains détails ont cependant été modifiés. Ainsi et afin de ne pas alerter les fins limiers en charge de cette enquête périlleuse, le laboratoire, acteur central de la farce qui suit, sera dissimulé derrière un judicieux acronyme.

Mimi étire ses pattes avant sur le bureau. Elle glisse légèrement sur le faux bois en plastique, bâille et cambre le dos. Déjà la quatrième sieste depuis ce matin. C’est toujours la même affaire quand Roger n’est pas de service. Il laisse son ordinateur portable ouvert à côté de la fenêtre, alors elle passe sa journée là, blottie entre l’écran et le clavier, à lézarder sur l’azerty. Elle y serait restée encore une heure ou deux si les rayons de soleil ne commençaient à lui griller sérieusement les moustaches. Plus l’habitude. Elle jette un coup d’oeil à travers les rideaux moches suspendus à des tringles argentées. Si c’est pas l’été, ça y ressemble ! Bien cru qu’il n’arriverait jamais celui-ci…

La chatte bondit sur le carrelage de la gendarmerie de province avec cette grâce qui rappelle que la domestication n’est qu’un leurre. Son animalité, même contenue, dénote dans ce décor de carton-pâte où l’austère le dispute au grotesque. Elle contourne une botte avec indifférence et prend la porte de sortie. Cette taule minable où elle a atterri elle ne se souvient plus trop comment, Mimi la connaît par cœur, sur le bout des griffes. Elle descend les trois marches qui mènent au jardin et passe, sans émoi, sous le canon pointé d’un fusil d’assaut.

— Tiens v’là Mimi ! lâche le porte-flingue.
— Il a la queue coupée votre chat ? s’étonne la suspecte.
—  Non non, elle l’a sûrement oubliée à l’intérieur…

Le gamin doit avoir dix-neuf ans, la vingtaine maximum. Il est grand, bien entendu, les épaules coincées dans un bombers noir siglé du nom de son peloton de gendarmerie. C’est un enfant-soldat. Un môme grimé en adulte de la pire espèce. En le regardant fixement, la jeune fille en face s’aperçoit qu’il a les yeux plus rapprochés que la normale et elle se demande si c’était le cas avant qu’il ne s’engage ou si c’est un effet secondaire de la soumission. Le gosse, parfaitement à l’aise avec son arme de guerre, ne se rend pas compte que lui et ses copains de chambrée font tâche dans cette campagne paisible. Une belle grosse tâche brune, comme l’ombre d’un faisceau ou le murmure d’une ligue[1].

D’une quoi ? Ils ne verraient pas le rapport. Eux montent la garde, c’est aussi simple que ça. Ils le font sans broncher et sans état d’âme. L’esprit de caserne, le cerveau au casier. Mais il faudrait voir à ne pas les prendre pour des ouvreurs de porte. Non, s’ils en sont là, ce port altier, cette tension dans le menton, c’est qu’ils sont les surdoués de l’obéissance. Ce peloton, c’est l’élite. L’héritage de trois cents ans de tradition disciplinaire, conditionnement physique et équipement technologique en prime. Pourtant même avec un écart pupillaire proche de celui de la truite, ils se sont sûrement aperçus que la sûreté nationale ne dépendait guère de leur mission du jour.

Depuis une demie heure, la suspecte cuisine l’homme au regard de salmonidé sur cette surprenante aptitude à toujours suivre le courant. Elle traque le jeune flic avec un mélange de défiance et d’ironie cinglante qui le laisse pantois. Pour une fois qu’elle en tient un dans ses filets, elle ne va pas se priver. Opérations extérieures, pillage des ressources, nucléarisation du territoire… Elle emmène le petit soldat vers ces continents de la raison d’État dont il ne soupçonne qu’à peine l’existence. C’est une exploration inégale qui s’amorce. Elle a déjà dressé cent fois la carte de ces géographies qu’il ignore. Sa Terre à lui est inexorablement plate, une surface lisse sur laquelle il regarde flotter les questionnements fâcheux, assuré de les voir bientôt s’écrouler derrière la ligne d’horizon. S’il avait su, il ne lui aurait jamais prêté son briquet pour qu’elle fume cette cigarette sur le perron. Maintenant il aimerait lui claquer un bon coup de crosse derrière la nuque pour qu’elle retourne s’assoir mais il pressent que l’ordre ne viendra pas en ce sens.

À l’intérieur, l’autre suspect a les bras ballants. Il est soudain embarrassé par leur taille. Croisés, les paumes le long des côtes, cela donne un air fermé. Ce n’est pas tellement mieux en reposant les avant-bras sur le haut des cuisses. Le dos se voûte et tout le corps renvoie alors l’image d’un être contrit, accusant le coup. Il remarque qu’il n’y a qu’à l’Eglise et dans les commissariats que l’on est si mal assis. Probablement le poids harassant de la culpabilité, songe-t-il en promenant son regard dans l’unique pièce aux murs pisseux où s’entassent les détectives. Ils sont quatre ce lundi après-midi. Le gendarme qui l’interroge, un autre assis près de l’entrée et leur collègue féminine au milieu. Et puis il y a le major, ce chef d’orchestre qui dispose d’un bureau privatif et de trois bandes sur ses épaulettes. Il entre et sort régulièrement, multiplie les apparitions dont l’unique objectif est de rappeler qu’il est là et qu’il commande. Le suspect assiste à ce ballet en néophyte. Il n’a que rarement eu l’occasion de les observer d’aussi près, dans leur habitat naturel. Il voudrait se faire tout petit, ne surtout pas déranger, s’effacer complètement pour que leurs attitudes soient tout à fait authentiques. Cause perdue ! Le moindre de ses mouvements le ramène à sa condition disproportionnée. Ces bras trop longs, ce corps engoncé, replié. Il n’a jamais su être parfaitement statique comme ces mimes statufiés dans les rues qui l’effrayaient enfant. Alors il continue de détailler cet environnement hostile, de chercher une issue. Naturellement, ses mains se tendent vers la seule distraction à leur portée, l’hélicoptère miniature stationné sur le toit d’un casier métallique. Une merveille de modélisme sécuritaire ! Tout y est. La cocarde sur le flanc de l’appareil, le rotor en plastique, les hélices tournantes. Du bout des doigts, le jeune homme improvise une intervention d’urgence. Décollage, quart de tour, perturbations. Il cherche une paroi rocheuse qui permettrait de reconstituer l’accident qui a coûté la vie, dix jours plus tôt, à quatre pandores d’un peloton de haute-montagne. Il trouve mais se ravise au dernier instant. Retour à la base. L’exercice risquerait de gâter l’ambiance bon enfant de l’audition en court.

— Savez-vous à qui appartient le bâtiment que vous étiez en train de dégrader lorsque nous vous avons surpris en flagrant délit ? scande le gendarme, sortant son interlocuteur de sa rêverie.
— À l’Andru[2], je suppose… Mais vous venez de me dire que la propriétaire serait une vieille dame habitant ailleurs en Lorraine.
— Que représentent les inscriptions que vous avez tracées sur ce mur ?
—  Il y a marqué « Andru gare ».
— Pourquoi avoir inscrit « Andru gare » sur ce bâtiment et ce sans autorisation ?
— Car il s’agit d’une gare désaffectée et que je pensais qu’elle appartenait à l’Andru.

Il subsiste comme une forme de dignité dans l’abnégation de ce fonctionnaire. Plus vraiment zélé, pas encore apathique, il débite ses questions telles qu’elles s’enchaînent dans le formulaire informatique qu’il remplit. Après chacune d’elles, il passe doucement sa main ouverte sur son crâne rasé de frais. Cela lui offre un peu de contenance en attendant des réponses dont il sait qu’il n’y a rien à attendre. Pire, il s’en fout. Cette facette là de son travail l’ennuie profondément. Lui l’homme d’action, l’athlète à la dentition étincelante, gendre et gendarme idéal, le voilà devenu gratte-papier à l’aube de la quarantaine. Entre les excès de vitesse et les conflits de voisinage, l’affectation rurale n’est jamais une partie de plaisir. Mais alors là, bravo, il peut dire qu’il a décroché le gros lot. Non seulement il doit gérer les ivrognes récidivistes mais en plus il se retrouve aux ordres d’une bande d’apprentis-sorciers qui le commandent avec dédain. S’il avait voulu entrer dans une milice privée, il se serait fait engager par une compagnie pétrolière. Quatre mois offshore à se dorer la pilule armé jusqu’aux dents. Huit mois à la maison à palper par plaques de dix sans bouger le petit doigt. Risque minimum, rentabilité maximum. Et si jamais les ploucs du coin pointent le bout de leur zodiac à l’horizon, feu à volonté ! Au lieu de quoi il se retrouve ici à jouer les petites mains du renseignement. Guetter les allées et venues, faire des relevés d’immatriculation, suivre les voitures pourries des opposants au laboratoire nucléaire… Et chacune de ces sorties donne lieu à toute une farandole de fiches, procès-verbaux, bordereaux, dont il ne perçoit pas la finalité. Malheureusement, même chez les militaires, il arrive que l’exercice répété d’une tâche vaine finisse par susciter un manque d’adhésion. L’automate est à deux doigts de saturer. Et le suspect croit voir le début d’un rictus traverser ce visage erratique.

— Que comptiez-vous inscrire à la suite des mots « Andru Gare » ?
— Rien d’autre. Pourquoi ?

L’entretien s’achève là. Le jeune homme étouffe les quelques réponses sarcastiques qui lui viennent à l’esprit, paraphe sa copie et passe au poste suivant pour d’autres formalités. La jeune fille lui succède au bureau, relâchant dans le grand bain de la docilité béate le petit poisson à mitraillette qu’elle tourmentait encore sur le perron.

— Que représentent les inscriptions que vous avez tracées ? reprend le soldat.
— Ce qu’elles représentent ? Eh bien, il s’agit d’une fresque multicolore aux influences variées. Toutefois, il serait possible d’en trouver des inspirations du côté des masques africains d’une part, et de l’art aborigène australien de l’autre mais il est également…
— Hiii ! Vous m’attraperez jamais !

Ces cris stridents coupent court à la leçon improvisée d’histoire de l’art. Une meute d’enfants déboule devant les fenêtres de la geôle communale sans prêter attention à la mauvaise pièce qui s’y joue. Les résidus de gendarmes donnent dans la course-poursuite haletante, les uns tentant de s’enfuir au devant, les autres leur emboîtant le pas et les tenant en joue avec leurs pistolets à eau. Les rires se mêlent aux menaces feintes et déjà la trépidante clameur disparaît dans le lointain. Un éclat de vie au milieu de ce cirque blafard. Près de l’entrée, le second brigadier peste en voyant sa progéniture galoper autour de son lieu de travail. Cent fois qu’il leur ordonne de se tenir à carreaux pendant les heures de service. Il grogne quelque chose d’imperceptible mais qui atteste d’une impuissance résignée dans le domaine éducatif.

— Eh bien Damien, à la maison aussi on respecte ton autorité à ce que je vois ! lui assène la poissonnière ratée qui lui fait face jour après jour.

Damien lui décoche un regard noir qu’il prend soin d’agrémenter de ce qu’il pense être un sourire mais n’est en réalité qu’une brusque distension de la partie inférieure de son visage. Il rumine son absence de répartie. La réplique mordante qu’il brûle de décocher ne l’atteindra que dans quelques heures. Ce soir peut-être, cherchant le sommeil, entre son épouse et le téléphone d’astreinte, il vivra l’un de ces instants d’illumination tardive qu’il déteste tant. Alors, il devra lutter contre son instinct le plus primaire pour ne pas hurler à cette rombière ce qu’il pense de son sens de l’autorité, convaincu pourtant que l’information n’aurait aucun mal à lui parvenir à travers les murs en carton de leurs logements de fonction. D’ici là, il passe ses nerfs sur un stylo qu’il mordille et reprend ses recherches. Il y a ce suspect assis à moins d’un mètre de lui, de l’autre côté de la table et dont il sent bien l’air narquois posé sur ses épaules. Il se délecte, le gauchiste. Et peut-être même qu’il la connaît, lui, la réponse ! Si c’est le cas il faut surtout pas qu’il s’gêne pour nous la donner… Ah, tiens !

— Major ! Major, c’est bon, c’est bien un délit… J’ai vérifié sur Google !
— Dîtes voir ? dégaine le petit chef rappliquant sur le champ.
— «  Le refus de se soumettre aux opérations de prélèvement ordonnées par l’officier de police judiciaire est puni d’un an d’emprisonnement et de quinze mille euros d’amende ».
— Alors, vous refusez toujours de nous les donner vos empreintes ? Ah, mais c’est votre droit, très bien, au moins vous connaissez les risques maintenant. Et puis d’ailleurs c’est aussi pour votre propre sécurité, vous savez. Imaginez qu’un jour, on retrouve votre corps – évidemment je ne souhaite pas qu’on en arrive là, mais imaginez le tout de même – on retrouve ce corps, difficilement identifiable, comment fait-on si on n’a ni photos de vous ni empreintes digitales ?

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Le major est aux anges. Le coup du cadavre, ça c’est une sacrée trouvaille ! Cela ne devrait pas suffire pour moucher ces deux-là mais ils n’échapperont pas à un léger tressaillement. Personne n’a envie d’entendre un flic dépeindre sa future dépouille comme il le ferait d’un sanglier tombé au fossé. C’est abject et le major en est bien conscient. Il a un frisson de satisfaction qui lui remonte le long de la colonne vertébrale. Quelle belle journée ! La suspecte se retourne et le toise avec un ostensible dédain.

— Déjà vivante je n’ai pas spécialement envie que vous puissiez m’identifier mais alors morte, je vous laisse imaginer à quel point ça peut m’importer.
— Très bien, ça vous fera deux délits pour le prix d’un !

Le major a déjà la tête, une jambe et les deux mains dans le couloir lorsque s’essouffle cette phrase. C’est qu’il s’agit avant tout d’ avoir le dernier mot. Les deux peintres en bâtiments se demandent si l’on enseigne ce genre de sortie dramatique à l’école des gradés. Le chef retourné à ses activités de chef, les rôles se redistribuent immédiatement. L’ officier fatigué reprend le cours de son questionnaire littéraire, sa collègue braillarde tente de vérifier les informations de Damien dans un code civil qu’elle peine à manipuler par l’index et Damien, lui, s’engage dans la procédure relative au second délit constaté. Dans la petite gendarmerie de Gondrecourt-les-Pins, à l’heure où les employés regagnent leurs pénates campagnardes, la machine bureaucratique se remet en branle. Quant à la truite, elle et ses congénères ont été démobilisés une fois la situation sous contrôle. Ils louchent certainement sur le canon de leur fusil à l’ ombre de quelque grille du laboratoire.

Le suspect n’ a plus seulement les bras ballants. C’est son cou, toute sa tête, son cerveau même qui ballent, irrésistiblement attirés vers le carrelage. Il s’entend énoncer pour la cinquième fois son nom-prénom-date-de-naissance et se dit que lors d’une garde-à-vue antiterroriste de quatre jours, même ces mots-là doivent être absolument vidés de leur sens. On lui tend des feuilles. Il lit, apprécie la prose, corrige les approximations grossières et finit par signer. Il n’avait pas signé tant de papiers d’affilée depuis son inscription à l’université il y a dix ans. Il ne sait plus faire. D’un feuillet à l’autre, son gribouillis se déforme, s’altère. Il n’y en a guère deux pour se ressembler. Et il se prend à espérer que le brigadier s’en rende compte et qu’il reprenne son pianotage compulsif afin que l’algorithme suprême l’informe s’il s’agit ou non d’un troisième délit.

Mais l’ennui finalement se dégote une autre porte de sortie. Mieux, un tunnel. Et dire qu’il était là, depuis le début, punaisé sur le mur, à droite de l’écran d’ordinateur. C’est la photo souvenir d’une classe verte pour gendarmes. Verte fluo précisément, comme un soleil irradié, comme deux cent quarante mille fûts de déchets nucléaires entassés dans le même trou. Ils sont tous là, toute la galerie de personnages du jour plus quelques autres, casques de chantier et chasubles orange. La maréchaussée au premier plan, les ingénieurs du laboratoire juste derrière, bienveillants, repus de toute la pédagogie déployée pour dévoiler leur luxueux joujou. Au centre de l’image, le major prend une pose conquérante. Il conserve en toutes circonstances cet air grossier et hautain que le pouvoir confère aux notables de province.

— C’est vous là, dans les tunnels de l’Andru ?
— Oui, on a été invités à faire la visite des galeries souterraines, répond le brigadier Damien.
— Et alors ? Vous en avez pensez quoi ? Ils vous ont convaincu ?
— Convaincu je ne sais pas, en tout cas c’est incroyable comme site, d’un point de vue technique. Vraiment très impressionnant ! Après pour ce qui est du fond du problème…
— Sur le fond du problème, on n’a pas d’avis à donner !

Damien se tourne brusquement vers celle qui vient de l’interrompre. Ses épaules restent fixes. Ses doigts suspendus à quelques centimètres au dessus des touches. Seule sa tête tourne sur son axe jusqu’à planter deux yeux ronds dans les siens. Chacune de ses prises de parole l’agace, déterre en lui ce dégoût des femmes qu’il cultive depuis l’enfance. Il fantasme un monde coupé en deux en dessous de la ceinture, une gendarmerie à l’ancienne où il évoluerait dans la compagnie exclusive de ces hommes, solides et responsables. S’il était plus influent, plus haut dans la hiérarchie, il ferait marcher ses relations pour qu’on l’enfouisse à cinq cents mètres sous terre, noyée dans l’argile où jamais plus le son de sa voix ne pourrait atteindre une oreille humaine. Damien laisse couler ainsi quelques longues secondes, délai après lequel il ne lui paraît plus nécessaire de répondre.

— Sur le fond du problème, reprend-il à l’adresse des suspects, c’est tout de même compliqué. Il faut bien en faire quelque chose de ces déchets, non ? Moi j’suis pas scientifique mais à l’heure qu’il est, si j’ai bien compris, c’est quand même la meilleure solution dont on dispose.

Le suspect a croisé les jambes. Il observe le soldat assis sur son fauteuil à roulettes comme un psychologue le ferait d’un patient sur le divan. Cette maladie, mon cher, elle porte un nom. C’est la courtesse de vue, une névrose qui prolifère sur une conception dévoyée de la raison et de la responsabilité et dont les symptômes les plus communs sont l’urgentisme et l’argument du moins-pire. C’est le cancer de nos sociétés modernes. Et non content d’en être la victime, vous participez, de par votre fonction sociale, à en assurer la propagation !

— La question c’ est pas de trouver quoi faire des déchets mais d’arrêter d’en produire, lâche-t-il enfin, sans grande conviction, mû par une espèce de sens du devoir militant dont il rechigne à croire qu’il pourrait le conduire à discuter avec des flics.

Mais la discussion n’aura pas lieu. La brigadière vient de reposer le pavé juridique qu’elle feuilletait et s’étonne déjà à haute voix.

— Tu sais ce qu’il y a marqué là dedans ? On peut effectivement leur demander leurs empreintes à partir du moment où ils sont soupçonnés d’avoir commis un délit. Or, ils refusent et c’est également un délit. Tu me suis ? Donc techniquement, on pourrait leur redemander leurs empreintes, ils refuseraient, ce serait un autre délit – en récidive qui plus est – et ça justifierait qu’on leur demande à nouveau leurs empreintes… Ça tourne complètement en rond, non ?
— C’est déjà bien de s’en rendre compte ! répond la suspecte. Vous savez que c’est le même cercle vicieux pour les prélèvements ADN ? Il y a des gens qui n’en sortent pas depuis des années…

Elle hésite à enfoncer le clou. Elle pourrait profiter de ce coin de nappe qui soudain se lève, tirer dessus, envoyer tout voler. Elle pourrait l’emporter dans ce début de raisonnement qui l’a heurté comme une épiphanie. Lui montrer sans ménagement la face hideuse de la justice pour laquelle elle trime chaque jour, ce gigantesque mécanisme à tourner en rond, cette usine à vengeance sociale où les puissants humilient les pauvres qui ont eu l’outrecuidance d’exister en enrobant leur mépris d’un peu de splendeur théâtrale. Elle pourrait lui faire entrevoir que tout ce pour quoi elle se lève chaque matin, ce qu’elle croit défendre lorsqu’elle enfile son polo bleu, son gilet noir, lorsqu’elle s’assoit dans son utilitaire rutilant ou qu’elle sourit aux obscénités de ses confrères pour paraître solide, tout cela n’est qu’un jeu. Un mauvais jeu dans lequel, quoiqu’elle fasse, elle ne pourra jamais l’emporter. Mais certainement serait-ce là la plus vaine des croisades. Il est des esprits enfermés dans l’habitude de la sujétion et qui, s’ils s’aventurent parfois à faire un pas de côté, ne tardent jamais à regagner leur poste.

Dehors, le jour décline lentement. C’est la saison des foins, tardive cette année. Il faut profiter de l’accalmie, rattraper le retard avant que les pertes ne s’amoncellent. Les paysans s’activent dans les vastes plaines de la monoculture céréalière. Ce pays n’a plus de forêts que des haies et de reliefs que les pales des éoliennes, ces figures totémiques du progrès qui poussent l’esbroufe jusqu’à rester immobiles des semaines entières.

Au pied des marches bétonnées de la gendarmerie, étendue sur le gazon, Mimi achève sa toilette. Elle se demande à quoi les autres chats occupent leur vie. C’est une réflexion qui souvent l’absorbe en fin de journée mais dont elle ne se souvient plus le lendemain. Ce qu’elle sait en revanche c’est qu’il faut être une vache pour regarder passer les voitures des heures durant. Lasse, elle se dresse sur ses pattes et s’en va poursuivre ses méditations loin de ces carrés d’herbe trop bien tondue.

— Tiens, tu tombes bien. Qu’est-ce que t’en penses, toi ? Rien ? C’est normal, tu me diras, t’es un chat. Tout ça doit te passer au dessus de la moustache. N’empêche que je suis sûr que toi non plus tu leur filerais pas tes empreintes de coussinets…

Mimi scrute ce drôle d’inconnu qui s’adresse à elle sur un ton qu’elle ne connaissait pas aux bipèdes dans son genre. Que se passe-t-il encore dans cet asile ? En voilà un autre qui débarque à toute vitesse. Celui-ci elle le connaît. Elle traverse la pièce avec empressement et file s’abriter dans le renfoncement de la fenêtre. Avec cette habitude qu’il a de faire des entrées et des sorties tonitruantes, il n’est pas rare qu’il lui aplatisse un membre au passage.

— Préparez-moi les convocations ! pétarade le major. Je raccroche à l’instant avec le procureur, cette affaire va se terminer devant un tribunal. Vous êtes satisfaits ?
— Un tribunal ? Mais dans quel cadre, il n’y a même pas eu de plainte ! s’exclame le suspect.
— Si, bien entendu. L’Andru a porté plainte pour dégradations.
— Et la vieille dame de Lorraine alors ?
— Envolée ! C’est vous qui aviez les bonnes informations, elle a vendu sa parcelle à l’Agence il y a quelques mois…
— Ça ne nous dit pas comment ils ont fait pour déposer une plainte sans se déplacer jusqu’ici.
— Par mail. On l’a reçu par mail il y a deux heures.
— Ah ?
— Procédure classique désormais dans ce genre de situation, confirme le brigadier Damien.
— Formidable. On n’arrête pas le progrès par ici…

Le major quitte la scène. Les claviers repartent de plus belle. Les imprimantes s’ébruitent et bientôt la photocopieuse leur emboîte le pas. On expédie à la corbeille plusieurs versions erronées. Dans un procès-verbal, le mauvais coup se drape souvent des habits de la faute de frappe, de l’erreur d’inattention. Les suspects devenus accusés par la grâce d’un coup de fil offrent généreusement quelques autographes supplémentaires. L’un deux remarque pour lui-même que s’ils carburent à ce rythme à longueur d’année, le ministère de l’Intérieur ferait mieux d’investir dans des usines à papier que dans de nouvelles prisons.

Damien leur tend à chacun leur invitation pour le prochain acte, aux premières loges. Après quoi il se lève et les invite à prendre congé. Le brigadier a dans la voix le sentiment du devoir accompli. Ce n’est pas grand chose cette affaire, presque rien, beaucoup de paperasse, des individus visiblement récalcitrants. Ce qu’il retient, c’est le chiffre. Une certaine idée de l’efficacité. Un dossier clôturé, classé, où chaque chose est à sa place, c’est une journée employée utilement. C’est pour cela qu’il ressent, en leur ouvrant la porte, une fierté de petit épicier. La boutique tourne. Quand le commerce va, tout va, ma bonne dame. Au revoir et à bientôt. Mais son manège est gâché. En voilà un qui se retourne, vient vers lui, l’alpague de nouveau.

— Maintenant qu’on l’a votre convocation, on peut retourner finir la fresque ?
— Tant que personne ne vous voit, ce n’est pas mon problème, rétorque le gendarme irrité.
— Pas la peine de venir voir puisqu’on vous dit qu’on va y aller.
— Si on m’appelle, je suis d’alerte, je suis obligé de me déplacer. Et je n’ai pas particulièrement envie de me déplacer ce soir parce que ce serait une aggravation du délit et qu’on repartirait pour un tour…
— Eh bien si vous on vous appelle, laissez donc le téléphone sonner !

Ils tournent les talons et s’en vont, étonnés qu’il suffise de quelques heures entre ces murs pour redonner à chaque geste un furieux goût de liberté. Derrière le rideau toujours moche, sous la tringle dont la peinture s’écaille, Mimi s’est assoupie. Elle entame une sixième sieste, prélude d’une longue nuit de repos si par bonheur personne ne vient la déranger. C’est durant cette première phase du sommeil, léger, précaire, que lui parviennent souvent ces instantanés d’une vie sauvage qu’elle croit n’avoir jamais connue. L’endormissement éveille en elle un instinct sourd. Le faible appel de l’espèce enfoui sous des milliers d’années à minauder dans les sociétés humaines. Cela lui semble le plus absurde des rêves. Elle n’a pas assez de son imagination pour établir la moindre concordance entre ces élans lumineux et ses conditions réelles d’existence. Et puis au fond, tout cela l’épuise.

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Notes/

[1] En italien, fascio désigne à la fois un fagot (de branchages ou de fusils) et le faisceau des magistrats de la Rome Antique. Ce symbole de force dans l’unité donne son nom aux ligues des années 20 puis au fascisme. En France, le premier parti national-socialiste, entre 1925 et 1928, est ainsi baptisé Le Faisceau. 
[2] L’ANDRU, l’Agence Nationale pour la Destruction du Rural et son Uniformisation, Créée en 1979 par le gouvernement français, elle est baptisée en hommage à Henri Désiré Landru, philanthrope du début du siècle, homme de modernité et de modération, auteur de la fameuse maxime « En cendres, tout devient possible ».  ↑

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