SUR LE POUCE #5 – « UN TRUC DE OUF »

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Cinquième volet d’une tentative d’analyse gonzo de l’autostop commencée il y a déjà quelques temps.

Paris est une putain de machine à laver. Y revenir m’a toujours fait cet effet. Il suffit de descendre par la première bouche de métro venue pour que s’évaporent les quelques onces de fraîcheur grappillées à l’air libre et qu’elles se dissolvent dans les molécules de pisse javellisée qui suintent des milliers de carreaux blancs. J’hésite, grimpe dans une rame. L’oxygène déjà se fait plus rare. La promiscuité forcée – cette intimité coutumière aux gens de la ville – renvoie mon corps atomisé à ses destinées collectives et suantes. Je pourrais encore m’extraire mais l’alarme stride son signal indicatif. Trop tard. Et c’est comme si Serge en personne, avec son air de lapin maso qui n’en finit plus de se coincer les doigts dans la porte, me poussait à l’intérieur du tambour et claquait le hublot. Le programme est lancé. Il n’y a plus qu’à se laisser rudoyer, tenter au mieux d’anticiper les cahots. Je connais trop le secteur pour espérer m’en tirer sans accroc.

Car le monde est ainsi fait que la Terre tourne autour de l’astre solaire comme la France autour de sa capitale. Et nos rêves se meurent sous un pont du périphérique comme l’autoroute du Soleil. J’ai fui Paris par ses quatre points cardinaux. Chaque fois, j’y suis revenu. Et chaque fois, y revenir devait être une suffocation préméditée. Au fil des ans, j’ai conçu des stratégies censées atténuer la brutalité du choc. Le jeu consiste à rester avec vous, dans votre bagnole, le plus longtemps possible. Retarder au maximum l’entrée en contact et la première bouffée de particules fines. J’ai établi mon high score en la matière par un dimanche d’hiver. Après une heure d’attente sur l’Aire des Portes d’Angers, un couple accepte de serrer ses têtes blondes pour me faire une place à l’arrière du monospace. J’indique Paris, vaguement. Quatre heures plus tard, je suis devant la porte, livré à domicile comme une pizza tiède. La famille parfaite habite à deux rues de ma destination. Je sais que je viens d’atteindre un sommet que j’aurai du mal à égaler.

Quoi qu’il arrive, il s’agit d’attaquer chaque fois la montagne par une face inhabituelle. Les jours fastes, cela peut permettre d’atténuer notre regard sur elle. Bien sûr, ce n’est qu’un artifice. Paris est depuis longtemps rendue invivable du huitième sous-sol jusqu’aux pointes de la Défense. Pour croire le contraire, il vous faudra donc fermer un peu les yeux. Vous asseoir, par exemple, à l’arrière d’un SUV de location. Respirer à pleins poumons ses émanations de plastique neuf sans cesse retournées sur elles-mêmes par les miracles de l’air conditionné. Vous êtes seul sur la banquette arrière. À l’avant, il y a ce jeune couple d’expatriés chinois. Il conduit, elle tweete. Ils ont des gestes délicats, bien mis, le visage rond et juvénile – celui d’une mondialisation soft à qui tout sourit mais qui ne saurait sombrer dans l’excès de célébration. À Madrid, ils mettent leurs talents et leur mandarin au profit d’Inditex. L’industrie du vêtement a besoin de gens comme eux. Ils font le lien entre deux cultures, le bridge entre deux espaces clos et surpeuplés ; usines textiles contre centres commerciaux. À cet instant, nos tourtereaux sont en vacances. Ils ont trois jours et comptent bien en profiter pour découvrir l’Europe. Hier Milan, ce soir Paris, demain Bruxelles. Vous suggérez que c’est peut-être un peu rapide mais enfin, vous, vous ne travaillez pas et cette idée leur apparaît tout aussi abstruse que leur odyssée vous semble vaine. Le silence s’installe durablement, émaillé de quelques politesses autoroutières. Et puis, au sortir de sa dernière courbe, l’A6b dévoile soudain la silhouette la plus emblématique de la Ville Lumière. Vous interpelez la jeune femme qui, levant les yeux de son écran, se trouve oh my god ! bouleversée d’apercevoir la grande dame d’acier. Vous connaissez son histoire ?, s’exclame-t-elle visiblement avide de la raconter. C’est un homme qui était vraiment très riche et très très amoureux de sa femme, à tel point qu’il lui a fait construire cette tour gigantesque pour lui prouver son amour. Isn’t it beautiful ?, vous demande-t-elle, le cœur tout exalté à l’idée que, pendant quelques heures, son histoire d’amour va coïncider avec le décor même de tout sentiment amoureux, son berceau peut-être : Paris.

Qu’allez-vous donc lui répondre ? Oserez-vous briser son rêve de vos mains viles et poisseuses ? L’attraper, lui tordre le cou au nom des siècles de goujaterie qui contemplent chaque Français ? Moi, je n’ai pas su. J’ai joué d’un enthousiasme de théâtre pour m’élever à la hauteur du sien et dit Everybody knows this story here, it’s amaaazing ! Dans mon for intérieur, je me promettais qu’approchant un jour du Taj Mahal, je demanderai à mes hôtes s’ils savent que ce palais du XIXe siècle a été construit par un ingénieur au bras long pour promouvoir ses innovations à l’occasion d’une exposition universelle à la suite de laquelle il avait juré que la chose serait détruite. Isn’t it beautiful ?

Mais d’ici là, reprenons l’autoroute en marche arrière. Il y a la Tour qui disparaît et la ville qui s’éloigne, les murs antibruit recouverts de tags, quelques milliers de mètres de bouchon, la banlieue qui égrène ses barres noires qui un jour furent grises et avant cela blanches ou crèmes et même modernes et désirables. Il y a un aéroport puis des zones d’activité que l’on pourrait presque voir croître si l’on observait assez longtemps et puis, enfin, une plaine agricole et des forêts saignées par le ruban d’asphalte. Le grand air. C’est là, dans la dernière centaine de kilomètres avant la capitale que se joue la phase la plus critique de mon petit jeu. Si vous n’allez pas intramuros, il va falloir que je descende et rejette les dés. Que je relance la roulette, si près du but. Mais je peux vous laisser à la gare RER, si ça vous arrange… Vade retro, croupier infernal ! Je préfère poireauter deux heures sur l’ultime aire de service que de m’enfourner dans ton train de l’enfer. Ne vois-tu pas que je vibre encore de l’air frétillant de la campagne ? Je suis frais là, relaxé. Me retrouver nez à nez avec une patrouille de CRS ratés qui s’accrochent à leurs gilets pare-balle avec la contenance d’une moule en mal d’oxygène, ça pourrait bien me foutre un début de dépression en moins de temps qu’il ne le faut pour rédiger une amende !

Je déteste achever ma course dans un transport en commun, c’est entendu, mais je n’aime pas non plus imposer mes névroses aux autres. Or aujourd’hui nous sommes deux. Il est tard, elle a un train à prendre et l’on vient de nous rendre au bitume sur le parvis de la gare de Ris Orangis. Nous levons donc le pouce sans trop y croire et je me prépare à devoir battre en retraite. Je sais qu’il y a quelque chose d’éminemment réfractaire à stopper dans ces zones denses du réseau. À dédaigner de manière aussi ostensible le chemin de croix quotidien de millions de personnes. Ça donne l’air snob voire un peu con. Pourtant, pas le temps de se perdre en théories sur la reproduction du mépris de classe en couronne périurbaine. À peine postés, nous voilà déjà fonçant sur la voie de gauche à bord d’une berline aux vitres teintées. Ce soir, nous entrerons dans Paris avec les loups. Mais Reggiani est mort et avec lui les allégories manichéennes. Les loups ne sont plus tout noir ou tout blanc et si rien ne nous dit que celui-ci n’est pas un agneau victime d’un sort merdique, pour l’heure, il a surtout l’air d’un chauffeur de VTC.

Vous avez rien sur vous, hein ?, nous lâche-t-il dès le départ, précautionneux quant à la qualité de sa clientèle. On le rassure, habitués à ce genre d’entrée en matière. Lui dit avoir une livraison à faire avant de nous conduire à destination. Petit détour pour service grand luxe, nous acceptons sans ciller. Notre vitesse de croisière pointe largement au-dessus des normales autorisées, la grosse cylindrée ronronne à chaque radar, décélère, repart en trombes. Nous sommes entre les mains d’un professionnel, reste à savoir de quoi. Ses téléphones sonnent les uns après les autres, il conduit d’une main, décroche de l’autre, tape un message avec la dernière. La vache, mais t’as combien de portables, quatre ? Il sourit, ressort les deux de sa poche, un de la portière, un autre de la sacoche qu’il porte en bandoulière. Sourit encore et ouvre l’accoudoir entre nous pour en tirer deux smartphone dernier cri et un vieux modèle. Avec ceux-là, ça fait plutôt sept !, s’esclaffe-t-il avant de s’interrompre pour prendre un rendez-vous. Il est guilleret et sérieux à la fois, nous fait la conversation comme si tout ce petit cirque était le plus limpide du monde. Trois cents bornes en stop cette après-midi ? Ça lui semble être une folie complète. Moi avec la tête que j’ai, je rentre toujours à pied, le stop j’essaie même plus !, dit-il sans se départir de son sourire contagieux. Les loups ne sont pas tout blanc, nous oui. Et il ne lui aura pas échappé que cela doit nous faciliter la vie.

Je me garde de lui demander exactement ce qu’il fait. Me souviens que les deux derniers livreurs qui ont croisé ma route portaient aussi survêt et maillot de foot et roulaient dans des bagnoles bien plus pourries que la sienne. L’un apportait du matériel dans une centrale nucléaire, l’autre une pièce de moteur d’avion à l’aéroport de Roissy. À l’heure de la start-up nation, chaque automobiliste est un coursier en puissance et nos clichés usagés se font balayer par les tourmentes de l’auto-entreprenariat. Souvent. Car ils ont toutefois la vie dure, les clichés et il arrive qu’un dealer de came ait l’air d’un dealer de came même affublé de toute la panoplie du self made man. Après dix minutes à tourner dans les rues vides de l’ouest parisien, notre travailleur indépendant vient d’apercevoir son client attablé à une terrasse de café. Il se gare, les pneus crissent et s’immobilisent en travers du trottoir. La discrétion n’est décidément pas de mise. L’autre arrive, pose à l’arrière son gros cul de jeune bourgeois enveloppé dans sa morgue séculaire et sa soie millésimée. Il nous salue, ne s’étonne de rien. Tout se passe comme si nous devions être là, comme si nous avions toujours été là à attester par notre simple présence de la rigoureuse validité de la transaction se déroulant sous nos yeux. Le chauffeur se retourne, son rictus juvénile et chaleureux toujours accroché à la face. Il attrape une liasse dans la main du gamin et une bombe anti-crevaison sous son siège conducteur. Le fond de la bouteille se dévisse. L’argent rentre, la marchandise sort. Déjà le client s’en est allé renifler ailleurs sa jeunesse dorée. J’ai envie de lui faire bouffer sa putain de poudre. De sortir et de lui faire la peau, méthodiquement, là, à l’ombre des marronniers du XVIe arrondissement, dans la brise éthérée d’une nuit d’été. Nous faisons demi-tour, lui rejoint ses amis et je vomis en silence son imputrescible légèreté. Je me le figure agonisant, sa tignasse aristocratique avachie sur le sol et son petit col de chemise tâchée de bave cocaïnée. Qu’ils crèvent, eux et leur inconséquence sans faux fond. Il nous reste quelques kilomètres à meubler dans cet habitacle. Il embaume à présent le chanvre indien – la chimie comme l’argent n’ayant apparemment pas d’odeur.

Jolie planque !, dis-je, alors que nous filons à travers un Paris inconnu. J’ai vécu des années dans cette ville, n’ai quasiment jamais mis les pieds ici. Alors ce soir j’ai l’impression de frapper simultanément les deux bornes extérieures de mon microcosme. Il y a ces rues cossues où, dans l’assurance de l’entre soi, flâne une bourgeoisie à l’ancienne et son cortège d’oiseaux tristes et serviles, portiers, voituriers, maîtres d’hôtel. Et il y a ce petit gars de banlieue, débrouillard, tête brûlée, pris dans l’éternel mouvement pendulaire entre le réverbère de sa rue et les lumières de la capitale. Il doit savoir que ça ne durera qu’un temps. Se targue de jouer son petit manège au nez et à la moustache de tous les flics de cette ville. Depuis les attentats, j’me fais contrôler tous les jours au moins. Là s’ils nous voient, ça va pas rater, ils vont se dire : Ces deux là, ils ont rien à faire ensemble. Pourtant, t’as vu on a la même barbe ! La sienne est taillée au cordeau, la mienne en broussaille mais il sait que ce n’est pas à la qualité de l’entretien pileux que se mesure la suspicion. Ma coéquipière descendue – à l’heure pour son train – je reste à bord et tente d’imaginer cette vie sans cesse sur la brèche, toujours mobile, ultra joignable, corvéable. Enfermable. L’un des ses téléphones sonne de nouveau le rappel à l’ordre. Retour aux affaires. Issu de quartiers défoncés par la dope, situé au croisement précis de l’affaissement moral, du libre-échange débridé, de l’injonction à la flexibilité et d’un besoin existentiel de consommer, le dealer ubérisé me semble soudain être la figure absolue de cette phase du capitalisme qu’on aimerait tant qualifier de terminale. Cela dit, ne comptez pas sur moi pour tenter de l’en convaincre. Tu vas pas me croire, j’ai fait un truc de ouf !, envoie-t-il à son interlocuteur, m’extirpant de mes efforts d’analyse. Je m’attends à tout. Depuis une heure l’aberration est baignée de normalité alors je redoute ce qui peut le mettre dans cet état. J’ai pris des gens en stop, gros ! Ouais, en stop ! Un truc de malade, faut qu’j’te raconte… 

Mais l’autre attendra pour avoir la chute de son histoire, reléguée par la millième sonnerie de la soirée. Je commence à soupçonner l’existence d’une hiérarchie entre ces différents portables mais n’aurais pas le temps de percer son hermétisme à jour. Freinage audacieux, demi-tour, je viens clairement de m’effondrer dans l’ordre de ses priorités et me retrouve expédié dès le premier feu rouge. Victoire ! Mon objectif du jour n’est qu’à deux pas. Je croise une bouche de métro, gueule béante et la dévisage hautainement. Ventre du diable, ce n’est pas encore cette fois que j’irai respirer ton air vicié ! Celui de l’extérieur ne vaut guère mieux mais mes égards d’enfant asthmatique s’effacent en longeant les voies aériennes. Des centaines de personnes étalent-là leurs maigres possessions sur des matelas de fortunes, des tas de cartons. Campements de réfugiés régulièrement expulsés à coup de matraque, dégagés d’une marge à l’autre de la métropole. Tout le monde ici suffoque, coincé entre gazeuses et gaz d’échappement. Certains dorment sans que l’on comprenne très bien comment. Les autres scrutent le vide. Les yeux que je croise disent le désarroi ou la résignation face aux conditions d’existence qui leurs sont faites. L’espoir a depuis longtemps été lessivé. Qu’importe finalement la manière d’y parvenir, Paris est une foutue machine à laver. Elle tourne et retourne sa crasse à longueur de cycles jusqu’à ne laisser en surface que sa plus abjecte inhumanité. Le sang sur ses pavés, les noyés dans son fleuve, la gale sur ses trottoirs. Et ce crachin gris qui tombe sur celles et ceux qui ont pris la ville entière comme terrasse. Que les poètes d’état d’urgence aillent leur chanter à eux que Paris est une fête.

Photo/ Le joli mai de Chris Marker et Pierre Lhomme

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