Sur les barricades

Le gendarme et le désert nucléaire

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Ce récit est disponible en brochure de 24 pages illustrées :
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Les faits relatés ici sont vrais. Par prudence – ce dossier étant désormais entre les mains de la justice – certains détails ont cependant été modifiés. Ainsi et afin de ne pas alerter les fins limiers en charge de cette enquête périlleuse, le laboratoire, acteur central de la farce qui suit, sera dissimulé derrière un judicieux acronyme.

Mimi étire ses pattes avant sur le bureau. Elle glisse légèrement sur le faux bois en plastique, bâille et cambre le dos. Déjà la quatrième sieste depuis ce matin. C’est toujours la même affaire quand Roger n’est pas de service. Il laisse son ordinateur portable ouvert à côté de la fenêtre, alors elle passe sa journée là, blottie entre l’écran et le clavier, à lézarder sur l’azerty. Elle y serait restée encore une heure ou deux si les rayons de soleil ne commençaient à lui griller sérieusement les moustaches. Plus l’habitude. Elle jette un coup d’oeil à travers les rideaux moches suspendus à des tringles argentées. Si c’est pas l’été, ça y ressemble ! Bien cru qu’il n’arriverait jamais celui-ci…

La chatte bondit sur le carrelage de la gendarmerie de province avec cette grâce qui rappelle que la domestication n’est qu’un leurre. Son animalité, même contenue, dénote dans ce décor de carton-pâte où l’austère le dispute au grotesque. Elle contourne une botte avec indifférence et prend la porte de sortie. Cette taule minable où elle a atterri elle ne se souvient plus trop comment, Mimi la connaît par cœur, sur le bout des griffes. Elle descend les trois marches qui mènent au jardin et passe, sans émoi, sous le canon pointé d’un fusil d’assaut.

— Tiens v’là Mimi ! lâche le porte-flingue.
— Il a la queue coupée votre chat ? s’étonne la suspecte.
—  Non non, elle l’a sûrement oubliée à l’intérieur…

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Une semaine après la guerre

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C’est arrivé comme un changement d’année, à minuit pile. Pour ceux qui, comme moi, étaient alors rivés sur leurs radios, il y a même eu un compte à rebours. Le Président allait parler, il était en passe de parler, il s’apprêtait à commencer à parler et puis voilà, il a parlé. Et tout d’un coup nous étions en guerre. Tous. Les salopards qui fusillaient encore au Bataclan à ce moment-là et ceux qui se lançaient à l’assaut de la salle de spectacle, bien sûr. Mais pas seulement. Nous étions tous en guerre. Lui dans son petit costume noir, moi, avachi dans mon fauteuil, une bouteille de rouge à la main et puis vous tous, ceux qui dormaient et ceux qui veillaient, ceux qui pleuraient leurs proches et ceux qui, hébétés sur un trottoir parisien regardaient le bal des gyrophares dans la nuit : tous ensemble, nous sommes entrés en guerre.

Depuis l’annonce est répétée à longueur d’ondes. Les chefs de guerre sont sur le pied de guerre et ils informent les citoyens du changement fondamental survenu durant cette nuit tellement plus noire que les autres. C’est la nature même de notre situation collective qui aurait été bouleversée. Il y a pourtant peu de chance pour que les historiens du futur ne situent le début de quelque guerre que ce soit en ce 13 novembre 2015. Car que s’est-il passé au juste ? Les suppositions sont devenues réalité, les menaces des actes. Et une poignée de vivants – toujours trop grande, toujours surnuméraire – des morts. C’est tragique. C’est dégueulasse. Chaque vie dérobée de la sorte, quel qu’en soit le motif, est une insulte faite à l’humanité. Est-ce pour autant une surprise ? L’observateur assidu peut être choqué, révulsé par ce déchaînement de violence et par l’abîme vers lequel se dirige le monde aujourd’hui. Il ne peut pas en revanche être surpris. C’est impossible. D’autres l’ont expliqué mieux que je ne saurais le faire mais je ne crois pas qu’il faille être un cador de l’antiterrorisme ou un ancien otage pour avoir vu arriver ces attaques[1]. D’où je conclus que les décisions et politiques mises en branle depuis vendredi ne sont pas le fruit d’une réactivité, d’une gestion de crise, d’une adaptabilité remarquables de la part de nos gouvernants. Et ce n’est pas être conspirationniste que de le croire. Cette menace était réelle et connue, il serait incongru d’imaginer que le scénario qui se déroule à présent n’a pas été pensé en amont. On ne déclare pas la guerre à la légère ou sous l’effet de l’émotion et de la colère. On ne s’engage pas seul dans une rhétorique belliciste lorsque l’on dirige un État.

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Au nom du pair

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Anticlérical fanatique, 
gros mangeur d’ecclésiastiques,
cet aveu me coûte beaucoup…

Oscar lève la tête. Il détache un court instant son regard des fidèles massés à ses pieds. Il a le sentiment qu’on l’observe. Évidemment qu’ils l’observent, ils ont parcouru des dizaines de kilomètres rien que pour cela, apercevoir, écouter le vieil homme dont la voix porte leurs maux. Le Christ cloué derrière l’autel aurait l’idée saugrenue de descendre de sa croix qu’ils ne lui prêteraient guère plus d’attention. C’est lui qu’ils scrutent dans un mélange d’espoir et d’admiration. Leurs milliers d’yeux l’enveloppent d’une même chape d’amour sans parvenir à étouffer ce pressentiment qui le trouble. Oscar hausse de nouveau le menton. Là-bas la poussière s’est soudain mise à voler. Infime, à peine visible, elle danse dans le halo jaune qui vient mourir sur le carrelage froid de la chapelle. La lourde porte s’entrouvre. Ses gonds gémissent dans un grincement que lui seul semble remarquer. Il voit maintenant l’ombre se glisser dans la lumière. Il ne voit pas le visage, il voit les bras se tendre, la silhouette se figer. Ils ont envoyé un professionnel. La poudre siffle sous la charpente de bois. Il ferme les yeux et sent son cœur exploser. Il y a des cris, des larmes, des ripostes déjà, mais tout cela ne peut plus que l’effleurer. Le pain béni est piétiné par la foule. Sur la chasuble cousue de fils d’or, le vin du calice se mêle lentement au sang du curé.

*

Trente-cinq ans ont passé depuis l’assassinat d’Oscar Romero, archevêque de San Salvador. Le sang a séché, la guerre civile a pris fin, les charrettes de cadavres ont cessé de verser leurs occupants au fond des charniers. Le pitoyable spectacle de la réconciliation nationale a encore été donné. On a serré des mains, invité des dignitaires étrangers à s’extasier sur le processus électoral. La paix s’est soldée en hautes sphères, renvoyant au fond de leurs jungles des paysans désarmés, éternelle chair à révolution prête à se voiler de crêpe noir pour ceux qui finissent invariablement par la cocufier. (suite…)

Fragments d’une lutte

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Le Chiapas cumule les superlatifs. C’est l’état le plus pauvre du Mexique. C’est aussi le plus vert, le plus pluvieux, le plus indigène, le moins développé et certainement l’un des plus corrompus. Depuis trente ans et les premiers soubresauts du Zapatisme, les communautés indigènes y luttent (comme ailleurs sur ce continent) contre les spoliations organisées par les différents niveaux de gouvernement au profit du grand capital.
San Sebastián Bachajón est l’une des ces communautés. Le gouvernement entend y construire un complexe éco-touristique d’envergure internationale autour des cascades d’Agua Azul. Le 21 décembre dernier, les paysans ont récupéré une partie de leurs terres, expropriées il y a quatre ans. Depuis, ils occupent les lieux, jour et nuit, guettant le prochain mouvement de la partie adverse…

* * *

Les vacanciers sont passés une première fois sur le chemin de la cascade, ont jeté des regards interloqués et poursuivis leur route. Au retour, la curiosité l’ayant emporté, ils se garent et coupent le moteur. À l’extérieur, le bruissement de la camaraderie s’étouffe soudain dans les passe-montagnes, signe que cette arrivée impromptue fait naître une légère tension. C’est l’expression silencieuse de la méfiance. Une règle commune à tous les terrains de lutte veut que personne ne soit jamais hors de tout soupçon. Personne et donc pas même ces trois touristes en claquettes, le short encore humide d’avoir barboté dans l’eau turquoise. Ils n’ont pas vraiment l’air de taupes, pourtant. Mais n’est-ce pas là le propre des taupes ? Ils sortent. Celui qui était assis à la place du mort a, en la quittant, un vague sourire en coin. Il prend les devants et tend aux trois compañeros les plus proches une main ferme. Une tape sur l’épaule et quelques paroles de circonstances lui suffisent à obtenir leur assentiment. Il fait signe à celui qui l’accompagne, se redresse et fixe l’objectif. C’est une superbe prise qu’il tient là ! Le cliché fera jaser ses collègues et frémir sa mère à l’autre bout du pays : son fils chéri, entouré de trois guérilléros encagoulés, leur paliacate rouge noué autour du cou. Au second plan, un paysan arbore une vieille machette en bandoulière. Le frisson garanti.

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De la résignation à la colère

"Je pense donc ils me font disparaître"

« Je pense donc ils me font disparaître »

En serbe, « merci » se dit hvala. C’est tack à Stockholm et teşekkürler à Istanbul. Voyager permet d’étoffer son vocabulaire. On apprend à saluer, à demander son chemin, à négocier un prix. À chanter la sérénade, parfois. Au Mexique, le baroudeur intègre rapidement deux petits vocables : tope et retèn.

Le premier désigne les ralentisseurs qui pullulent à travers le pays. Invisibles, démesurés, dangereux, ils sont l’angoisse des automobilistes en goguette et le symbole de l’avidité des dirigeants locaux. Si le tope se tapit si bien à la sortie d’un virage, ciment gris sur asphalte grise, c’est que l’argent prévu pour le peindre dort encore dans la poche de l’entrepreneur ou dans celle du maire.

Le retèn est à la fois plus subtil et plus vicieux. C’est avec la guerre contre la drogue du président Calderón que ces barrages de police ont commencé à germer sur tout le territoire. Ils sont désormais un passage obligé à l’entrée des villes, à la sortie d’un État ou tout bonnement au milieu d’une route peu fréquentée. D’un retèn à l’autre, les visages changent mais la même pièce se joue éternellement : comédie sécuritaire en trois actes. D’abord, le conducteur s’approche au pas. D’un regard il se soumet à l’autorité aléatoire de l’agent qui sue dans son gilet pare-balles, matraque, taser et munitions à la ceinture, fusil d’assaut en bandoulière. Le subordonné examine alors le véhicule d’un rapide coup d’oeil. Vient ensuite la délivrance ou le début de l’humiliation. Il suffit de peu pour basculer de l’un à l’autre. Une voiture trop neuve, une jeune femme trop seule, une peau trop blanche ou trop tannée et le képi indique immédiatement le bas-côté.

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Les dames de la cantine

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SCÈNE PREMIÈRE

Julia touille lentement son café au lait, sans vraiment y prêter attention. Du bout de sa cuillère, la petite cuisinière dessine d’interminables cercles au fond de sa tasse. Le geste est répétitif, le regard fixé au loin. Ses lèvres légèrement entrouvertes témoignent de la tension qui l’étreint en ces minutes décisives. Il est 16h 32 et l’inspecteur de police en redingote est formel, la jeune Sofia a pris la poudre d’escampette direction Acapulco avec un homme plus âgé qu’elle. Ses parents semblent dévastés derrière leurs nombreuses couches de maquillage. Zoom. Plan serré sur les yeux du père. Dézoom. La mère vient de se jeter à terre. Elle implore la Vierge de Guadalupe de lui venir en aide.

Au Mexique, la telenovela est un rituel quotidien auquel s’adonnent des millions de fidèles. Leur passion est aussi grande que les ficelles sont grosses. Dans la cuisine où Julia oublie consciencieusement de boire son café, seul le bruit de la pluie frappant le toit de tôle vient troubler le silence. Une demie douzaine de mères de familles ont les yeux rivés sur le téléviseur lorsqu’un chuintement strident se fait entendre au loin. Ya viene el tren !, s’écrit Lupe, le train arrive. Le charme est rompu et les voilà qui reviennent à la vie. Qu’importe désormais que l’imprudente Sofia ne finisse démembrée sur une plage de la côte Pacifique.

Elles sont passées du zéro au cent en une poignée de secondes et se précipitent déjà en direction de la voie ferrée, à une centaine de mètres derrière la maison. La plupart ont attrapé au vol une cagette pleine de grands sacs blancs, une autre se charge de la brouette aux bouteilles d’eau. Lorsque les retardataires déboulent à hauteur du passage à niveau, la locomotive vient de passer. Les pieds plantés dans une flaque d’eau, Lupe fait signe que « non » de la main. Fausse alerte. Il n’y a pas de migrants à bord, le machiniste le lui a dit. Et pour cause, deux fédéraux sont disséminés entre les dizaines de wagons siglés Cemex ou Pemex, du nom des compagnies nationales de ciment et de pétrole. Les agents saluent de la main en passant. Les patronas leur rendent la politesse puis tournent les talons.

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