Sur le pouce #1 – Mensonges et vanités

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J’ai malheureusement oublié vos noms, souvent même vos visages mais j’ai gardé un petit quelque chose de la plupart de mes trajets dans vos bagnoles. Au bout de trente mille kilomètres en stop, ça en fait un paquet d’histoires. Première chronique d’une (peut-être) longue série.

Elle a belle gueule la société quand on la regarde depuis le bord de la route. On la fixe, le pouce en l’air et elle se vide de tous ses beaux atours. Bas les masques, bandes de pleutres ! Voici venu le moment de vérité… Il va falloir trancher, se mettre à nu, admettre au grand jour ce que l’on a au fond du bide. Et continuer à vivre avec. Quels que soient les gestes que vous ferez juste après nous avoir croisé, les mots que vous trouverez pour nous répondre, ils seront transparents comme de l’eau de roche. Vous aurez beau les enrober de cette mauvaise foi dégoulinante, jouer du pipeau sur une jambe jusqu’à en perdre votre souffle, nous saurons. C’est l’une des grandes satisfactions de la pratique. A force de ronger son frein à l’ombre des pompes à essence, le stoppeur développe une forme de prescience. Bien sûr ça ne fonctionne pas à tous les coups. Il existe une marge d’erreur, des failles, des surprises – nous y reviendrons – mais dans la majeure partie des cas, je sais ce que vous pensez quand je termine cette petite phrase à la con B’jour, excusez, j’essaie d’aller en stop vers Bidule, je me demandais si vous pourriez m’avancer un peu ?

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Fragments d’une lutte

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Le Chiapas cumule les superlatifs. C’est l’état le plus pauvre du Mexique. C’est aussi le plus vert, le plus pluvieux, le plus indigène, le moins développé et certainement l’un des plus corrompus. Depuis trente ans et les premiers soubresauts du Zapatisme, les communautés indigènes y luttent (comme ailleurs sur ce continent) contre les spoliations organisées par les différents niveaux de gouvernement au profit du grand capital.
San Sebastián Bachajón est l’une des ces communautés. Le gouvernement entend y construire un complexe éco-touristique d’envergure internationale autour des cascades d’Agua Azul. Le 21 décembre dernier, les paysans ont récupéré une partie de leurs terres, expropriées il y a quatre ans. Depuis, ils occupent les lieux, jour et nuit, guettant le prochain mouvement de la partie adverse…

* * *

Les vacanciers sont passés une première fois sur le chemin de la cascade, ont jeté des regards interloqués et poursuivis leur route. Au retour, la curiosité l’ayant emporté, ils se garent et coupent le moteur. À l’extérieur, le bruissement de la camaraderie s’étouffe soudain dans les passe-montagnes, signe que cette arrivée impromptue fait naître une légère tension. C’est l’expression silencieuse de la méfiance. Une règle commune à tous les terrains de lutte veut que personne ne soit jamais hors de tout soupçon. Personne et donc pas même ces trois touristes en claquettes, le short encore humide d’avoir barboté dans l’eau turquoise. Ils n’ont pas vraiment l’air de taupes, pourtant. Mais n’est-ce pas là le propre des taupes ? Ils sortent. Celui qui était assis à la place du mort a, en la quittant, un vague sourire en coin. Il prend les devants et tend aux trois compañeros les plus proches une main ferme. Une tape sur l’épaule et quelques paroles de circonstances lui suffisent à obtenir leur assentiment. Il fait signe à celui qui l’accompagne, se redresse et fixe l’objectif. C’est une superbe prise qu’il tient là ! Le cliché fera jaser ses collègues et frémir sa mère à l’autre bout du pays : son fils chéri, entouré de trois guérilléros encagoulés, leur paliacate rouge noué autour du cou. Au second plan, un paysan arbore une vieille machette en bandoulière. Le frisson garanti.

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La fièvre jaune m’emportera

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Texte écrit pour les branché(e)s de Tafmag.com

Du haut de mon mètre quatre-vingt sept je contemple mes orteils immergés et me dis que le bonheur n’est souvent qu’une question de cadrage. Le sable est blanc, l’eau cristalline, légèrement turquoise. A quelques pas, son bleu devient plus profond, presque électrique. C’est là que les pélicans planent à l’affût d’un festin. J’admire leur ballet nonchalant, me fixe dessus pour maintenir le vide autour de moi. Surtout ne pas bouger, ne pas tourner la tête, continuer de se mentir pour croire au doux songe d’une plage virginale de la mer des Caraïbes. Quelque chose me frôle la cuisse. Le mensonge s’effrite. Je suis du regard la lente dérive de cet emballage de bouffe industrielle et me reprend en pleine gueule la façade délabrée du Coco Bongo, son balcon qui s’écroule, ses feuilles d’aluminium plaquées sur les vitres côté mer pour maintenir dans la pénombre la plus grande discothèque de Punta Cancùn. Un monstre de bitume dressé à la gloire du spring break et de ses hordes d’étudiants américains abreuvés de tequila qui partent chaque nuit à la conquête de nouvelles maladies vénériennes. Ils ne verront du Mexique que ce Las Vegas en carton-pâte où des chômeurs se travestissent en dignitaires mayas pour distraire les passants.

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La cantoche mexicaine chez Article 11

Les filles et les gars d’Article 11 me font l’honneur de publier une version revue, corrigée et illustrée par leurs soins de mes Dames de la cantine dans leur superbe numéro 18.

A11-n18-couv-73c50On y parle aussi de comètes, de régiments qui se mutinent, des poésies de Jean-Jacques Pauvert et de la folie inspirante. Pour en savoir plus, c’est par ici et dans les chouettes librairies.

Merci à eux et bonne route (A11 tirera sa révérence après le prochain numéro).

¡ Y vivan los medios libres !

De la résignation à la colère

"Je pense donc ils me font disparaître"

« Je pense donc ils me font disparaître »

En serbe, « merci » se dit hvala. C’est tack à Stockholm et teşekkürler à Istanbul. Voyager permet d’étoffer son vocabulaire. On apprend à saluer, à demander son chemin, à négocier un prix. À chanter la sérénade, parfois. Au Mexique, le baroudeur intègre rapidement deux petits vocables : tope et retèn.

Le premier désigne les ralentisseurs qui pullulent à travers le pays. Invisibles, démesurés, dangereux, ils sont l’angoisse des automobilistes en goguette et le symbole de l’avidité des dirigeants locaux. Si le tope se tapit si bien à la sortie d’un virage, ciment gris sur asphalte grise, c’est que l’argent prévu pour le peindre dort encore dans la poche de l’entrepreneur ou dans celle du maire.

Le retèn est à la fois plus subtil et plus vicieux. C’est avec la guerre contre la drogue du président Calderón que ces barrages de police ont commencé à germer sur tout le territoire. Ils sont désormais un passage obligé à l’entrée des villes, à la sortie d’un État ou tout bonnement au milieu d’une route peu fréquentée. D’un retèn à l’autre, les visages changent mais la même pièce se joue éternellement : comédie sécuritaire en trois actes. D’abord, le conducteur s’approche au pas. D’un regard il se soumet à l’autorité aléatoire de l’agent qui sue dans son gilet pare-balles, matraque, taser et munitions à la ceinture, fusil d’assaut en bandoulière. Le subordonné examine alors le véhicule d’un rapide coup d’oeil. Vient ensuite la délivrance ou le début de l’humiliation. Il suffit de peu pour basculer de l’un à l’autre. Une voiture trop neuve, une jeune femme trop seule, une peau trop blanche ou trop tannée et le képi indique immédiatement le bas-côté.

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Les dames de la cantine

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SCÈNE PREMIÈRE

Julia touille lentement son café au lait, sans vraiment y prêter attention. Du bout de sa cuillère, la petite cuisinière dessine d’interminables cercles au fond de sa tasse. Le geste est répétitif, le regard fixé au loin. Ses lèvres légèrement entrouvertes témoignent de la tension qui l’étreint en ces minutes décisives. Il est 16h 32 et l’inspecteur de police en redingote est formel, la jeune Sofia a pris la poudre d’escampette direction Acapulco avec un homme plus âgé qu’elle. Ses parents semblent dévastés derrière leurs nombreuses couches de maquillage. Zoom. Plan serré sur les yeux du père. Dézoom. La mère vient de se jeter à terre. Elle implore la Vierge de Guadalupe de lui venir en aide.

Au Mexique, la telenovela est un rituel quotidien auquel s’adonnent des millions de fidèles. Leur passion est aussi grande que les ficelles sont grosses. Dans la cuisine où Julia oublie consciencieusement de boire son café, seul le bruit de la pluie frappant le toit de tôle vient troubler le silence. Une demie douzaine de mères de familles ont les yeux rivés sur le téléviseur lorsqu’un chuintement strident se fait entendre au loin. Ya viene el tren !, s’écrit Lupe, le train arrive. Le charme est rompu et les voilà qui reviennent à la vie. Qu’importe désormais que l’imprudente Sofia ne finisse démembrée sur une plage de la côte Pacifique.

Elles sont passées du zéro au cent en une poignée de secondes et se précipitent déjà en direction de la voie ferrée, à une centaine de mètres derrière la maison. La plupart ont attrapé au vol une cagette pleine de grands sacs blancs, une autre se charge de la brouette aux bouteilles d’eau. Lorsque les retardataires déboulent à hauteur du passage à niveau, la locomotive vient de passer. Les pieds plantés dans une flaque d’eau, Lupe fait signe que « non » de la main. Fausse alerte. Il n’y a pas de migrants à bord, le machiniste le lui a dit. Et pour cause, deux fédéraux sont disséminés entre les dizaines de wagons siglés Cemex ou Pemex, du nom des compagnies nationales de ciment et de pétrole. Les agents saluent de la main en passant. Les patronas leur rendent la politesse puis tournent les talons.

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J’irai dormir chez les Mexicas (impressions de voyage)

Une fois passé Rio Verde, la route s’enfonce dans les montagnes luxuriantes de la Huasteca Potosina. C’est le début d’une plongée dans le Mexique profond. Seuls Dieu, le petit Jésus et la vierge de Guadalupe – omniprésents cela va de soi – se doutent de ce qui nous attend. Au creux de cette végétation envahissante, sous ce soleil de plomb où le moindre geste nous coûte, grouille un genre de cour des miracles.

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