Mois: janvier 2015

Fragments d’une lutte

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Le Chiapas cumule les superlatifs. C’est l’état le plus pauvre du Mexique. C’est aussi le plus vert, le plus pluvieux, le plus indigène, le moins développé et certainement l’un des plus corrompus. Depuis trente ans et les premiers soubresauts du Zapatisme, les communautés indigènes y luttent (comme ailleurs sur ce continent) contre les spoliations organisées par les différents niveaux de gouvernement au profit du grand capital.
San Sebastián Bachajón est l’une des ces communautés. Le gouvernement entend y construire un complexe éco-touristique d’envergure internationale autour des cascades d’Agua Azul. Le 21 décembre dernier, les paysans ont récupéré une partie de leurs terres, expropriées il y a quatre ans. Depuis, ils occupent les lieux, jour et nuit, guettant le prochain mouvement de la partie adverse…

* * *

Les vacanciers sont passés une première fois sur le chemin de la cascade, ont jeté des regards interloqués et poursuivis leur route. Au retour, la curiosité l’ayant emporté, ils se garent et coupent le moteur. À l’extérieur, le bruissement de la camaraderie s’étouffe soudain dans les passe-montagnes, signe que cette arrivée impromptue fait naître une légère tension. C’est l’expression silencieuse de la méfiance. Une règle commune à tous les terrains de lutte veut que personne ne soit jamais hors de tout soupçon. Personne et donc pas même ces trois touristes en claquettes, le short encore humide d’avoir barboté dans l’eau turquoise. Ils n’ont pas vraiment l’air de taupes, pourtant. Mais n’est-ce pas là le propre des taupes ? Ils sortent. Celui qui était assis à la place du mort a, en la quittant, un vague sourire en coin. Il prend les devants et tend aux trois compañeros les plus proches une main ferme. Une tape sur l’épaule et quelques paroles de circonstances lui suffisent à obtenir leur assentiment. Il fait signe à celui qui l’accompagne, se redresse et fixe l’objectif. C’est une superbe prise qu’il tient là ! Le cliché fera jaser ses collègues et frémir sa mère à l’autre bout du pays : son fils chéri, entouré de trois guérilléros encagoulés, leur paliacate rouge noué autour du cou. Au second plan, un paysan arbore une vieille machette en bandoulière. Le frisson garanti.

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La fièvre jaune m’emportera

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Texte écrit pour les branché(e)s de Tafmag.com

Du haut de mon mètre quatre-vingt sept je contemple mes orteils immergés et me dis que le bonheur n’est souvent qu’une question de cadrage. Le sable est blanc, l’eau cristalline, légèrement turquoise. A quelques pas, son bleu devient plus profond, presque électrique. C’est là que les pélicans planent à l’affût d’un festin. J’admire leur ballet nonchalant, me fixe dessus pour maintenir le vide autour de moi. Surtout ne pas bouger, ne pas tourner la tête, continuer de se mentir pour croire au doux songe d’une plage virginale de la mer des Caraïbes. Quelque chose me frôle la cuisse. Le mensonge s’effrite. Je suis du regard la lente dérive de cet emballage de bouffe industrielle et me reprend en pleine gueule la façade délabrée du Coco Bongo, son balcon qui s’écroule, ses feuilles d’aluminium plaquées sur les vitres côté mer pour maintenir dans la pénombre la plus grande discothèque de Punta Cancùn. Un monstre de bitume dressé à la gloire du spring break et de ses hordes d’étudiants américains abreuvés de tequila qui partent chaque nuit à la conquête de nouvelles maladies vénériennes. Ils ne verront du Mexique que ce Las Vegas en carton-pâte où des chômeurs se travestissent en dignitaires mayas pour distraire les passants.

(suite…)

La cantoche mexicaine chez Article 11

Les filles et les gars d’Article 11 me font l’honneur de publier une version revue, corrigée et illustrée par leurs soins de mes Dames de la cantine dans leur superbe numéro 18.

A11-n18-couv-73c50On y parle aussi de comètes, de régiments qui se mutinent, des poésies de Jean-Jacques Pauvert et de la folie inspirante. Pour en savoir plus, c’est par ici et dans les chouettes librairies.

Merci à eux et bonne route (A11 tirera sa révérence après le prochain numéro).

¡ Y vivan los medios libres !