Ces graines qu’ils sèment

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C’était devenu une obsession, un crève-coeur, un running gag désespérant, une chimère à poursuivre. Depuis quelques jours, c’est un petit carton rangé dans un coin du salon. À l’intérieur dorment les 98 exemplaires uniques de Ces graines qu’ils sèment, brochure de 48 pages au presque format A5.

Au départ il y a une envie – pas si ambitieuse que cela – celle de matérialiser en un bel objet la jolie expérience partagée ici durant mes séjours mexicains. Et puis il y a la fabrication. Sélection des textes, relectures, corrections, illustrations, mise en page. Tout cela prend du temps. Il faut reprendre en main des outils oubliés, se tromper, calculer, réessayer, demander de l’aide aux copains. Un soir enfin, tout est prêt dans la machine, fichier sauvegardé. On est deux, on se regarde, on se dit que c’est du bon boulot, qu’on va pouvoir commencer à chercher un imprimeur, qu’en janvier c’est plié. Nous sommes le 13 novembre et dans une heure Ces graines vont sombrer dans les oubliettes de l’état d’urgence.

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Sur le pouce #4 – La java des déchets atomiques

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Quatrième volet d’une tentative d’analyse gonzo de l’autostop ou comment je suis devenu antinucléaire en une demi-journée.

Vous êtes au volant de votre bagnole. Il fait bon, le souffle exhalé par le radiateur vous chauffe le visage, la radio ressasse les mêmes infos tous les quarts d’heure. Soudain, vous apercevez au loin une figure oubliée, douce réminiscence de votre jeunesse désargentée. Tiens, on n’en croise plus très souvent des autostoppeurs, vous dîtes à voix haute. Une seconde d’hésitation et vous vous arrêtez à hauteur de l’individu visiblement transi de froid :
– Alors, on va où comme ça ?
– À Bure.
– À quoi ?
– À Bure.

Le dialogue prend une tournure surréaliste. Vous décidez de partir, désappointé.

En stop, chaque destination possède un rayonnement, en fonction de sa taille, de sa renommée, de ses fleurons touristiques (ou, nous allons le voir, de son niveau de radioactivité). Au départ de n’importe quelle ville de l’hexagone, on peut par exemple annoncer Paris sans trop se risquer. Cela se complique lorsque l’objectif est de rallier un bourg de quatre-vingt habitants ravitaillés par les corbeaux. Comme Bure.

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Gravures et gribouillis

Il y a désormais un onglet « Illustrations » dans la barre de menu de Codex43.

C’est là, juste au dessus. Ou alors par ici.

Jetez-y un œil en attendant l’arrivée sous peu d’une version papier de quelques textes déjà publiés ici (mais pas seulement), illustrés à la main, à la gouge et avec amour.

 

 

Une semaine après la guerre

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C’est arrivé comme un changement d’année, à minuit pile. Pour ceux qui, comme moi, étaient alors rivés sur leurs radios, il y a même eu un compte à rebours. Le Président allait parler, il était en passe de parler, il s’apprêtait à commencer à parler et puis voilà, il a parlé. Et tout d’un coup nous étions en guerre. Tous. Les salopards qui fusillaient encore au Bataclan à ce moment-là et ceux qui se lançaient à l’assaut de la salle de spectacle, bien sûr. Mais pas seulement. Nous étions tous en guerre. Lui dans son petit costume noir, moi, avachi dans mon fauteuil, une bouteille de rouge à la main et puis vous tous, ceux qui dormaient et ceux qui veillaient, ceux qui pleuraient leurs proches et ceux qui, hébétés sur un trottoir parisien regardaient le bal des gyrophares dans la nuit : tous ensemble, nous sommes entrés en guerre.

Depuis l’annonce est répétée à longueur d’ondes. Les chefs de guerre sont sur le pied de guerre et ils informent les citoyens du changement fondamental survenu durant cette nuit tellement plus noire que les autres. C’est la nature même de notre situation collective qui aurait été bouleversée. Il y a pourtant peu de chance pour que les historiens du futur ne situent le début de quelque guerre que ce soit en ce 13 novembre 2015. Car que s’est-il passé au juste ? Les suppositions sont devenues réalité, les menaces des actes. Et une poignée de vivants – toujours trop grande, toujours surnuméraire – des morts. C’est tragique. C’est dégueulasse. Chaque vie dérobée de la sorte, quel qu’en soit le motif, est une insulte faite à l’humanité. Est-ce pour autant une surprise ? L’observateur assidu peut être choqué, révulsé par ce déchaînement de violence et par l’abîme vers lequel se dirige le monde aujourd’hui. Il ne peut pas en revanche être surpris. C’est impossible. D’autres l’ont expliqué mieux que je ne saurais le faire mais je ne crois pas qu’il faille être un cador de l’antiterrorisme ou un ancien otage pour avoir vu arriver ces attaques[1]. D’où je conclus que les décisions et politiques mises en branle depuis vendredi ne sont pas le fruit d’une réactivité, d’une gestion de crise, d’une adaptabilité remarquables de la part de nos gouvernants. Et ce n’est pas être conspirationniste que de le croire. Cette menace était réelle et connue, il serait incongru d’imaginer que le scénario qui se déroule à présent n’a pas été pensé en amont. On ne déclare pas la guerre à la légère ou sous l’effet de l’émotion et de la colère. On ne s’engage pas seul dans une rhétorique belliciste lorsque l’on dirige un État.

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Au nom du pair

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Anticlérical fanatique, 
gros mangeur d’ecclésiastiques,
cet aveu me coûte beaucoup…

Oscar lève la tête. Il détache un court instant son regard des fidèles massés à ses pieds. Il a le sentiment qu’on l’observe. Évidemment qu’ils l’observent, ils ont parcouru des dizaines de kilomètres rien que pour cela, apercevoir, écouter le vieil homme dont la voix porte leurs maux. Le Christ cloué derrière l’autel aurait l’idée saugrenue de descendre de sa croix qu’ils ne lui prêteraient guère plus d’attention. C’est lui qu’ils scrutent dans un mélange d’espoir et d’admiration. Leurs milliers d’yeux l’enveloppent d’une même chape d’amour sans parvenir à étouffer ce pressentiment qui le trouble. Oscar hausse de nouveau le menton. Là-bas la poussière s’est soudain mise à voler. Infime, à peine visible, elle danse dans le halo jaune qui vient mourir sur le carrelage froid de la chapelle. La lourde porte s’entrouvre. Ses gonds gémissent dans un grincement que lui seul semble remarquer. Il voit maintenant l’ombre se glisser dans la lumière. Il ne voit pas le visage, il voit les bras se tendre, la silhouette se figer. Ils ont envoyé un professionnel. La poudre siffle sous la charpente de bois. Il ferme les yeux et sent son cœur exploser. Il y a des cris, des larmes, des ripostes déjà, mais tout cela ne peut plus que l’effleurer. Le pain béni est piétiné par la foule. Sur la chasuble cousue de fils d’or, le vin du calice se mêle lentement au sang du curé.

*

Trente-cinq ans ont passé depuis l’assassinat d’Oscar Romero, archevêque de San Salvador. Le sang a séché, la guerre civile a pris fin, les charrettes de cadavres ont cessé de verser leurs occupants au fond des charniers. Le pitoyable spectacle de la réconciliation nationale a encore été donné. On a serré des mains, invité des dignitaires étrangers à s’extasier sur le processus électoral. La paix s’est soldée en hautes sphères, renvoyant au fond de leurs jungles des paysans désarmés, éternelle chair à révolution prête à se voiler de crêpe noir pour ceux qui finissent invariablement par la cocufier. (suite…)

Sur le pouce #3 – Vos cauchemars sont nos rêves

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Trente mille kilomètres dans vos bagnoles, ça en fait un paquet d’histoires. Tentative d’analyse gonzo de l’autostop. Troisième volet.

Jésus m’a offert deux bouteilles de pinard. Et du bon, en plus, du La Rioja de la fin du siècle dernier. Il n’avait pas encore trente-trois piges et était déjà pansu comme un bonze. Ses joues rondes remontant jusqu’au dessous des paupières lui faisaient de petits yeux rieurs. Il avait l’air heureux Jésus et nous, on ne l’a même pas vu arriver. La déprime nous avait cloués au sol, ma coéquipière et moi, un bout de carton entre les mains et la mine défaite. C’était un de ces moments où tu n’y crois plus du tout. T’as fini de sourire aux auto comme un débile, fini de chanter, fini de danser en espérant que ça plaide en ta faveur. T’as même fini de faire des ricochets dans les panneaux directionnels pour évacuer ta rancoeur. Dans une bédé, on te dessinerait avec un nuage gris au-dessus de la tête pour rendre au mieux ton état d’esprit. Et puis soudain Vamos a Salamanca !, l’aventure commence.

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Sur le pouce #2 – Un merveilleux travail de sape

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(Re)lire l’épisode # 1

Trente mille kilomètres dans vos bagnoles, ça en fait un paquet d’histoires. Tentative d’analyse gonzo de l’autostop. Deuxième jet.

Vous en connaissez vous des flics ? Je veux dire personnellement. Des à qui vous serrez la pogne, qui vous baladent dans leur voiture mais sans bracelets ni gyrophare ? Non ? Eh bien moi non plus. Figurez-vous que je soigne mes fréquentations. Il n’empêche que ça m’est tombé dessus la semaine dernière. On aurait dit un guet-apens, un drôle de coup de guigne. L’instant d’avant j’étais là, au bord du fossé, à saluer du pouce les véhicules qui filaient dans le soleil matinal du Mexique et celui d’après j’étais dans ce foutu siège en cuir à taper la causette avec un poulet en civil. Vous nous auriez vu à papoter comme deux larrons ! Et lui de m’expliquer son boulot en se comparant à un agent des Experts. Et moi de lui parler de corruption tout en ressassant Un flic vient de me prendre en stop ! Des dizaines de milliers de bornes à squatter votre place du mort et je n’avais encore jamais vu ça.

Pourtant j’en ai palpé de la mixité comme ils écrivent dans le bulletin municipal. Le stop, c’est le grand écart social. Tu pars dans la poubelle branlante d’un agriculteur endetté et t’arrives en Jaguar avec un type plein aux as qui fulmine contre ses employés. Aucune activité n’offre un panorama plus complet. Et n’essayez pas de m’avoir avec votre discrimination positive et vos promotions à destination des prolos ! Tu fais du golf, tu restes entre chirurgiens. Tu fais du cheval, je t’en parle même pas. Même dans le football il y a ségrégation, au moins géographique. J’ai encore croisé personne qui aille taper la balle en bas des tours ou à Neuilly pour le plaisir de se diversifier.

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Sur le pouce #1 – Mensonges et vanités

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J’ai malheureusement oublié vos noms, souvent même vos visages mais j’ai gardé un petit quelque chose de la plupart de mes trajets dans vos bagnoles. Au bout de trente mille kilomètres en stop, ça en fait un paquet d’histoires. Première chronique d’une (peut-être) longue série.

Elle a belle gueule la société quand on la regarde depuis le bord de la route. On la fixe, le pouce en l’air et elle se vide de tous ses beaux atours. Bas les masques, bandes de pleutres ! Voici venu le moment de vérité… Il va falloir trancher, se mettre à nu, admettre au grand jour ce que l’on a au fond du bide. Et continuer à vivre avec. Quels que soient les gestes que vous ferez juste après nous avoir croisé, les mots que vous trouverez pour nous répondre, ils seront transparents comme de l’eau de roche. Vous aurez beau les enrober de cette mauvaise foi dégoulinante, jouer du pipeau sur une jambe jusqu’à en perdre votre souffle, nous saurons. C’est l’une des grandes satisfactions de la pratique. A force de ronger son frein à l’ombre des pompes à essence, le stoppeur développe une forme de prescience. Bien sûr ça ne fonctionne pas à tous les coups. Il existe une marge d’erreur, des failles, des surprises – nous y reviendrons – mais dans la majeure partie des cas, je sais ce que vous pensez quand je termine cette petite phrase à la con B’jour, excusez, j’essaie d’aller en stop vers Bidule, je me demandais si vous pourriez m’avancer un peu ?

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Fragments d’une lutte

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Le Chiapas cumule les superlatifs. C’est l’état le plus pauvre du Mexique. C’est aussi le plus vert, le plus pluvieux, le plus indigène, le moins développé et certainement l’un des plus corrompus. Depuis trente ans et les premiers soubresauts du Zapatisme, les communautés indigènes y luttent (comme ailleurs sur ce continent) contre les spoliations organisées par les différents niveaux de gouvernement au profit du grand capital.
San Sebastián Bachajón est l’une des ces communautés. Le gouvernement entend y construire un complexe éco-touristique d’envergure internationale autour des cascades d’Agua Azul. Le 21 décembre dernier, les paysans ont récupéré une partie de leurs terres, expropriées il y a quatre ans. Depuis, ils occupent les lieux, jour et nuit, guettant le prochain mouvement de la partie adverse…

* * *

Les vacanciers sont passés une première fois sur le chemin de la cascade, ont jeté des regards interloqués et poursuivis leur route. Au retour, la curiosité l’ayant emporté, ils se garent et coupent le moteur. À l’extérieur, le bruissement de la camaraderie s’étouffe soudain dans les passe-montagnes, signe que cette arrivée impromptue fait naître une légère tension. C’est l’expression silencieuse de la méfiance. Une règle commune à tous les terrains de lutte veut que personne ne soit jamais hors de tout soupçon. Personne et donc pas même ces trois touristes en claquettes, le short encore humide d’avoir barboté dans l’eau turquoise. Ils n’ont pas vraiment l’air de taupes, pourtant. Mais n’est-ce pas là le propre des taupes ? Ils sortent. Celui qui était assis à la place du mort a, en la quittant, un vague sourire en coin. Il prend les devants et tend aux trois compañeros les plus proches une main ferme. Une tape sur l’épaule et quelques paroles de circonstances lui suffisent à obtenir leur assentiment. Il fait signe à celui qui l’accompagne, se redresse et fixe l’objectif. C’est une superbe prise qu’il tient là ! Le cliché fera jaser ses collègues et frémir sa mère à l’autre bout du pays : son fils chéri, entouré de trois guérilléros encagoulés, leur paliacate rouge noué autour du cou. Au second plan, un paysan arbore une vieille machette en bandoulière. Le frisson garanti.

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La fièvre jaune m’emportera

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Texte écrit pour les branché(e)s de Tafmag.com

Du haut de mon mètre quatre-vingt sept je contemple mes orteils immergés et me dis que le bonheur n’est souvent qu’une question de cadrage. Le sable est blanc, l’eau cristalline, légèrement turquoise. A quelques pas, son bleu devient plus profond, presque électrique. C’est là que les pélicans planent à l’affût d’un festin. J’admire leur ballet nonchalant, me fixe dessus pour maintenir le vide autour de moi. Surtout ne pas bouger, ne pas tourner la tête, continuer de se mentir pour croire au doux songe d’une plage virginale de la mer des Caraïbes. Quelque chose me frôle la cuisse. Le mensonge s’effrite. Je suis du regard la lente dérive de cet emballage de bouffe industrielle et me reprend en pleine gueule la façade délabrée du Coco Bongo, son balcon qui s’écroule, ses feuilles d’aluminium plaquées sur les vitres côté mer pour maintenir dans la pénombre la plus grande discothèque de Punta Cancùn. Un monstre de bitume dressé à la gloire du spring break et de ses hordes d’étudiants américains abreuvés de tequila qui partent chaque nuit à la conquête de nouvelles maladies vénériennes. Ils ne verront du Mexique que ce Las Vegas en carton-pâte où des chômeurs se travestissent en dignitaires mayas pour distraire les passants.

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